Société

[Tribune] Mon hommage à Béchir Ben Yahmed

Mis à jour le 3 juin 2021 à 12:40
Adame Ba Konare

Par Adame Ba Konare

Adame Ba Konare est historienne et ancienne Première dame du Mali.

Adame Ba Konaré au musée de la Femme Muso Kunda, dans le quartier de Korofina, à Bamako, le 12 février 2019.

L’écrivaine malienne se souvient des moments partagés avec le fondateur de « Jeune Afrique », décédé le 3 mai à l’âge de 93 ans.

Quand je pense à Béchir, ce n’est pas à l’élève et étudiant brillant auquel je pense. Quand je pense à Béchir, ce n’est pas au jeune ministre d’Habib Bourguiba, le père de l’indépendance de la Tunisie, auquel je pense. Quand je pense à Béchir, ce n’est pas à l’homme de grande culture auquel je pense. Quand je pense à Béchir, ce n’est pas au fondateur de Jeune Afrique auquel je pense.

Jeune Afrique, tout un symbole, de rigueur, d’exigence, de ténacité, de savoir-faire. Jeune Afrique, un monument, à la destinée singulière, unique, qui a bravé les temps variés impactés par la marche tumultueuse de l’Afrique, les grandes houles issues des orages fréquents que déchainent la réussite et les lois impitoyables du métier de journaliste.

Béchir, qui a donné au continent premier qu’est l’Afrique son entièreté, du nord au sud, d’est en ouest, qui lui a donné un titre glorieux, intemporel, étincelant, résolument énergique, qui respire la passion et l’ardeur de la jeunesse dans leur plein accomplissement : Jeune Afrique.

Sourire énigmatique

Le Béchir auquel je pense, qui taraude mon esprit depuis sa disparition, est le Béchir débarrassé de son masque d’engagement sacré et inviolable au service de l’Afrique, de son masque professionnel tant redouté, froid et austère, pour laisser apparaître le visage qui est certainement le vrai, affable, affectueux, prévenant. Je garde le souvenir inaltérable de ce sourire unique, avec lequel il m’accueillait chez lui, Danielle, mon amie Danielle, Danielle sa plus qu’épouse, à ses côtés, chez eux à la maison, chaque fois qu’ils me savaient à Paris, tenant absolument à ce que je vienne partager avec eux leur repas.

Paris sans Béchir sera désormais fade pour moi

Souvent, c’était en compagnie de leurs enfants, Zyad, Amir, Marwane, tous plus ou moins taquins mais avec la distance respectable séparant, quoiqu’il en soit, les enfants de leurs parents révérés. Ce sourire éminemment énigmatique, prodigieuse osmose de traits multiples, apaisé et doux, presque timide, ineffable et indissoluble, indulgent et silencieux, perçant et inquisiteur, et qui projetait une lumière d’affection sincère, la nature l’en avait doté pour marquer son visage métallique impérieux. Ce sourire que j’associais à celui d’un ange bienveillant, je ne sais pourquoi, j’y voyais toujours un signe sidéral, que je m’évertuais à déchiffrer comme étant la part réservée à des gens hors du commun.

C’est paré de ce sourire qu’il m’accompagnait toujours jusqu’à ma voiture, quand je prenais congé d’eux, après avoir demandé trois fois la route comme on dit, au Mali − un protocole qui l’amusait.

Sincère amitié

Béchir nous était très attaché. Quand je dis, nous, je parle de notre couple, Alpha et moi. À l’annonce de sa mort, Alpha s’est écrié : « Paris sans Béchir sera désormais fade pour moi. Le rencontrer et échanger avec lui sur les questions africaines meublait pour une part importante mes temps de séjour à Paris. »

On n’a pas de monnaie de change pour l’amour que l’on reçoit si ce n’est une reconnaissance éternelle. Je dis tout simplement merci à toi, Béchir, pour la sincère et intelligente amitié que tu nous as prodiguée. Dors en paix, de ton repos éternel.