Diplomatie

Éthiopie : Abiy Ahmed cédera-t-il aux pressions de Joe Biden ?

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Mis à jour le 03 juin 2021 à 12h49
Joe Biden et Abiy Ahmed : les sanctions financières du premier auront-elles des répercussions positives sur les actions du prix Nobel de la paix 2019 ?

Joe Biden et Abiy Ahmed : les sanctions financières du premier auront-elles des répercussions positives sur les actions du prix Nobel de la paix 2019 ? © Carlos Barria/REUTERS ; Mistrulli/Fotogramma/ROPI-REA

En sanctionnant des officiels éthiopiens, le 23 mai 2021, les États-Unis ont peut-être ouvert la voie à une succession de mesures émanant de la communauté internationale.  

Qu’il semble loin le temps où Abiy Ahmed recueillait les louanges de la communauté internationale. C’était en octobre 2019. Le Premier ministre éthiopien, fraîchement auréolé du prix Nobel de la paix pour son rôle dans la signature de l’accord ayant mis fin à la guerre qui opposait son pays à l’Érythrée, incarnait un espoir de renouveau. La « méthode Abiy » était partout applaudie. Mike Pompeo, le secrétaire d’État américain, saluait alors son « engagement au service de la paix sur le continent africain » et voyait dans Abiy Ahmed l’incarnation d’« une nouvelle génération d’Africains portée par l’espoir d’un avenir plus prospère et pacifique ».

Depuis, le ton a radicalement changé à Washington. Entretemps, le prix Nobel de la paix a déclenché la guerre dans le Tigré. Après de longs mois de black-out, la région s’ouvre peu à peu aux médias internationaux qui découvrent l’ampleur du désastre.

Le 23 mai dernier, Antony Blinken, le nouveau chef de la diplomatie américaine, a annoncé une série de sanctions financières et de restrictions de visas à l’encontre de responsables gouvernementaux éthiopiens. Ceux-ci « n’ont pas pris de mesures significatives pour mettre fin aux hostilités ou pour parvenir à une résolution pacifique de la crise politique », accuse le successeur de Mike Pompeo. Le secrétaire d’État américain assure aussi que Washington mettra tout son poids dans la balance pour « faire pression » sur la Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI) pour obtenir le gel d’une partie des financements à destination de l’Éthiopie. Trois jours plus tard, le mercredi 26 mai, Joe Biden enfonce le clou. Dénonçant des « violations des droits humains à grande échelle qui ont lieu dans le Tigré, notamment des violences sexuelles », le président américain se déclare « profondément inquiet de l’escalade de la violence et l’approfondissement des fractures régionales et ethniques ».

La tentative de l’administration américaine de s’ingérer dans les affaires intérieures est non seulement inappropriée, mais aussi totalement inacceptable

En Éthiopie, les réactions ne se sont pas fait attendre. « La tentative de l’administration américaine de s’ingérer dans les affaires intérieures est non seulement inappropriée, mais aussi totalement inacceptable », rétorque Addis-Abeba dans un communiqué au vitriol, ajoutant que le maintien de ces sanctions pourrait avoir « de graves conséquences sur les relations bilatérales » qu’entretiennent les deux pays. Le 30 mai, plusieurs dizaines de milliers de manifestants sont descendus dans les rues de la capitale américaine pour dénoncer l’ingérence américaine.

Une démonstration de soutien qui ne doit pas occulter le fait que « l’enthousiasme du début de la primature d’Abiy Ahmed n’est plus d’actualité », analyse Patrick Ferras, de l’Observatoire de la Corne de l’Afrique. « Le peuple s’attendait à monts et merveilles, mais l’incapacité d’Abiy Ahmed à maintenir l’ordre a extrêmement déçu. Il y a même des critiques au sein de sa propre ethnie, où certains lui reprochent de ne pas être assez radical », abonde René Lefort, spécialiste de la Corne de l’Afrique et auteur de Éthiopie, la révolution hérétique.

Les États-Unis en cavalier seul

Il n’en reste pas moins que, sur le front diplomatique, « les États-Unis font cavalier seul », note Patrick Ferras. « Ces sanctions font suite au constat négatif de la situation qu’a fait Jeffrey Feltman, l’envoyé spécial américain dans la région, après une visite dans la Corne de l’Afrique au début du mois de mai » , explique-t-il.

Washington pourrait entraîner dans son sillon le reste de la communauté internationale, institutions de Bretton Woods en tête. Si la diplomatie américaine obtient de la Banque mondiale et du FMI le gel des financements, l’Éthiopie, déjà en situation critique sur le front de l’endettement, se trouverait dans une situation plus que délicate.

5,2 millions de personnes, soit 91 % de la population du Tigré, ont besoin d’une aide alimentaire d’urgence en raison du conflit

Pour l’heure, les Nations unies se montrent essentiellement concernées par l’aspect humanitaire de la crise. Le 1er juin, Tomson Phiri, le porte-parole du Programme alimentaire mondial (PAM), a tiré la sonnette d’alarme en précisant que « 5,2 millions de personnes, soit 91 % de la population du Tigré, ont besoin d’une aide alimentaire d’urgence en raison du conflit ». L’ampleur de la crise humanitaire est telle que les États-Unis ont voulu rassurer la communauté internationale : Antony Blinken a insisté sur le fait que les sanctions ciblées – qui touchent des responsables du TPLF – ne concerneront pas l’aide humanitaire.

Du côté de Bruxelles, les appels réitérés des Européens à la cessation des hostilités sont restés lettre morte. En décembre dernier, l’Union européenne a bien suspendu le versement d’une aide de 90 milliards de dollars (73,59 milliards d’euros), mais sans que cela n’ait le moindre impact sur le gouvernement éthiopien. « Les chefs d’État de la région ne seraient pas contre des sanctions européennes à l’égard d’Abiy Ahmed », assure à Jeune Afrique un diplomate européen.

Une Union africaine impuissante

Quant à l’Union africaine,  « elle n’a rien fait », tranche René Lefort. « L’UA a bien tenté une médiation au début de la crise, mais devant l’attitude hostile d’Abiy Ahmed, toute velléité a été abandonnée », appuie Patrick Ferras.

Celui que l’on surnomme parfois « le Prophète », pour la tonalité messianique de ses discours, semble désormais dérouter la communauté internationale. Les espoirs portés sur un Abiy Ahmed en « faiseur de paix » ne sont plus qu’un lointain souvenir et le casus belli avec l’Égypte, au sujet du barrage de la Renaissance, font craindre une résurgence des tensions.

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