Culture

Cameroun : Barthélémy Toguo, un plasticien engagé comme jamais

Mis à jour le 4 juin 2021 à 17:01

Dessin, aquarelle, sculpture, photographie, installation ou performance… Barthélémy Toguo use de ces différents médiums pour nous interroger sur notre humanité.

Pilotée par Christiane Falgayrettes-Leveau, la rétrospective consacrée à l’artiste camerounais au musée du quai Branly-Jacques Chirac, à Paris, donne un aperçu pointu et juste de ses engagements et de son travail.

Aquarelles, sculptures en bronze, installations, photographies, céramiques, performances… À l’image de nombreux plasticiens contemporains, le Camerounais Barthélémy Toguo est un habile touche-à-tout. Même si ce sont surtout ses aquarelles palpitantes d’énergie vitale, d’abord rouges, puis de plus en plus vertes et bleues, qui ont bâti sa réputation, l’ensemble de ses travaux dessine année après année le profil d’une œuvre engagée, sensible aux soubresauts du monde.

Carte blanche

C’est d’ailleurs ce que la directrice de la Fondation Dapper, Christiane Falgayrettes-Leveau, a voulu souligner en assurant le commissariat de l’exposition « Désir d’humanité, les univers de Barthélémy Toguo » au musée du quai Branly-Jacques Chirac, jusqu’au 5 décembre 2021. « Le musée a donné carte blanche à la fondation pour cette rétrospective inédite, précise-t-elle. On s’est concentré sur l’engagement de Barthélémy Toguo. »

L’espace de la galerie Marc Ladreit de Lacharrière étant réduit, il a fallu faire des choix et sélectionner avec précision pour éviter la surcharge et le chaos. C’est donc à un condensé de Toguo que les visiteurs du musée ont droit et la ligne politique du propos apparaît clairement.

Racisme et migrations forcées

Si l’artiste s’insurge contre les maux dont souffrent les hommes – le racisme (Strange Fruit, 2017), le manque d’eau (Water Matters, 2020), les migrations forcées (Road to Exile, 2008 – Déluge XI, 2016), la maladie (Vaincre le virus ! 2016) –, il prend parfois le risque de désigner directement les coupables, notamment avec cette ancienne série photographique de 2006 particulièrement parlante : Stupid Black President. « Au moment où je produis ces œuvres, je le fais surtout par émotion », confie l’artiste dont on comprend, au premier coup d’œil, les emportements, les indignations et les blessures.

Sur de nombreuses aquarelles, les bouches des protagonistes sont ouvertes sur un cri qui, même si les silhouettes sont souvent présentées de profil, n’est pas sans rappeler celui peint par l’artiste norvégien Edvard Munch (1863-1944). Quant à l’installation Strange Fruit, en hommage à Billie Holiday et, bien entendu, aux nombreux Africains-Américains victimes de lynchages, elle rassemble tous les talents de l’artiste avec des aquarelles, des sculptures en bronze de Foumban… autour d’un sinistre nœud coulant.

« Il n’y a pas de “je” chez Barthélémy Toguo, il y a toujours le “nous” », soutient Christiane Falgayrettes-Leveau. Et quand il évoque Road to exile, une barque surchargée d’énormes balluchons de wax, l’artiste explique sobrement qu’il a cherché à ce que « les spectateurs ressentent ce que ceux qui sont contraints de quitter leur pays ressentent ».

Sang et inconscient

La lecture politique de l’exposition est bien entendu la plus simple, la plus directe. Cependant, en parallèle, la commissaire a exploré une autre voie, celle des connexions entre les mondes occidentaux et les mondes africains qui surgissent de l’œuvre polysémique du Camerounais et en font la richesse. Quelques œuvres d’art ancien, soigneusement choisies et placées, viennent ainsi souligner la présence vivante de certaines traditions et coutumes africaines dans le langage visuel de Barthélémy Toguo, empreint de références bibliques.

« Ces sculptures, je ne les avais jamais vues auparavant, je ne me suis jamais dit que j’allais travailler dessus ! » soutient pourtant l’artiste. Sans doute ces sculptures habitent-elles son sang ou son inconscient, comme nous habitent les traditions, les croyances, ou simplement les vies de nos ancêtres.

Ajouter du métal, c’est donner de la force à un objet

Ainsi, dans la première partie de l’exposition, « Le corps mis en scène », les aquarelles rouge sang de Toguo se signalent notamment par la présence de nombreux clous fichés dans la chair de personnages souffrants (Baptism VII, Le Souffle des offrandes, Purification XXX). « Les clous, toujours les mêmes, sont un élément récurrent dans les dessins de Toguo, souligne la commissaire. On pense bien évidemment à la crucifixion du Christ et ils symbolisent la souffrance des autres. Mais comment ne pas penser aussi aux “fétiches à clous”, les Nkisi du Congo, qui servent à protéger et à contrôler le monde ? Ajouter du métal, c’est donner de la force à un objet. Chez Toguo, c’est un peu inconscient, ce n’est pas vraiment revendiqué. » Ce qui ne surprendra pas ceux qui suivent la trajectoire d’un artiste qui s’est toujours affirmé comme un « plasticien contemporain » et non pas comme un « plasticien africain contemporain »…

Dialogue entre les œuvres

Jugement dernier XIV, 2012.

Courtesy Bandjoun Station et Galerie Lelong & Co./ADAGP, Paris 2021

Le parcours consacré à son travail est donc parsemé de pièces anciennes, soigneusement sélectionnées par la Fondation Dapper, dont c’est la spécialité. Christiane Falgayrettes-Leveau s’était déjà essayée à ce dialogue entre passé et présent en Martinique (Afriques, artistes d’hier et aujourd’hui, Fondation Clément, 2018), sans pour autant mettre les œuvres face à face. Cette fois elle ose, et le moins que l’on puisse dire, c’est que cela marche.

Ghost Tonight XIII, de 2012, rappelle une figure songye (RDC) du XIXe siècle ; la sensualité de The Lover, un bronze de 2010, n’a rien à envier à celle d’une statuette nyeleni du Mali (XIXème) ; un masque nya de la chefferie de Wum, au Cameroun, se retrouve d’une certaine manière dans les Devil Heads peintes par Toguo en 2015.

On décèle des traces qui révèlent la présence de référents africains, en particulier bamilékés

La commissaire évite néanmoins de trop en faire : « C’est un dialogue que l’on a essayé d’établir entre quelques œuvres choisies, dit-elle. Il y en a peu, pour ne pas alourdir le propos. Si l’on prend les masques, par exemple, on ne retrouve pas un type particulier de masques dans la peinture de Barthélémy Toguo, mais on décèle des signes, des traces, qui révèlent la présence de référents africains, en particulier bamilékés. »

Barthélémy Toguo explore les dysfonctionnements du monde actuel pour mieux les dénoncer en puisant, entre autres, dans les cultures du continent.

Musée du quai Branly

Et de fait, il est frappant de voir à quel point les figurations de crânes atwonzen (XIXe siècle) comme les masques nzop rappellent les crânes de Jugement dernier XIV, une aquarelle de 2012, et plus généralement les bouches hurlantes si communes chez Toguo. C’est peut-être normal, au fond : un crâne ressemble à un crâne, quel que soit l’homme qu’il abritait. Un homme qui souffre ressemble à un homme qui souffre, quelle que soit la région ou l’époque où il habite.

À Paris, je suis l’Artiste. À Bandjoun, je suis l’agriculteur

Ainsi raconté, le parcours de l’exposition pourrait paraître sombre, voire désespéré. Ce serait sans compter les plantes grimpantes, envahissantes parfois, que l’on retrouve dans de nombreuses œuvres de Toguo, dont on sait qu’il a créé dans son fief de Bandjoun un centre d’art et d’agriculture. Synonymes de vie, d’espoir et d’énergie, les plantes qu’il représente rappellent le macabo – le chou-caraïbe – dont les tubercules et les feuilles (baombé) sont consommés au Cameroun. Revendiquant une véritable promiscuité avec la nature, Barthélémy Toguo commente en riant : « À Paris, je suis l’Artiste. À Bandjoun, je suis l’agriculteur. »