Politique

Kamel Akrout, l’amiral qui veut remettre le navire Tunisie à flot

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Par - à Tunis
Mis à jour le 3 juin 2021 à 15:59

TUNISIA-FRANCE-DIPOLIMACY © Tunisian Counter admiral Kamel Akrout, head of the security at the Presidential palace, arrives at the Tunis-Carthage international airport in Tunis on January 31, 2018, ahead of the first state visit of French President Emmanuel Macron to Tunisia © Eric FEFERBERG/AFP

Enfermés dans le duel PDL-Ennahdha, les Tunisiens considèrent avec intérêt les prises de parole de l’ex-officier, dont le patriotisme se veut un symbole d’indépendance vis-à-vis des partis. Portrait.

« Le régime en place entreprend de vendre la Tunisie au plus offrant », assène le contre-amiral à la retraite Kamel Akrout. Excédé de constater les dépassements, les non-sens et le peu de cas qui est fait de la patrie, il s’exprime désormais sur les réseaux sociaux et gagne en popularité. Officiellement, il n’a pas jeté l’ancre en politique, mais représente une alternative crédible pour certains. Sa fascination pour le grand large n’empêche pas l’officier, qui affiche plus de trente ans au service de la marine, d’avoir les pieds sur terre.

Il aurait pu dédier sa retraite à sa passion, mais il a donné la priorité à son devoir envers la patrie. « Ce pays m’a formé », dit, reconnaissant, celui qui aujourd’hui veut jouer le rôle de vigie. En quittant son poste de premier conseiller à la sécurité nationale à Carthage et de Secrétaire permanent du Conseil national de sécurité, il a largué les amarres avec le pouvoir et lancé – avec d’anciens hauts commis de l’État et des experts –, l’Association internationale de prospective et d’études stratégiques et sécuritaires avancées (Iapasss), un think-tank pour établir un dialogue à travers la société civile.

25 % de Tunisiens vivent en dessous du seuil de pauvreté, c’est inadmissible !

« On peut servir le pays à travers différents forums » estime celui qui est désormais au contact d’une population dont la précarité l’indigne. L’officier qui a connu une enfance difficile s’insurge : « 25 % de Tunisiens vivent en dessous du seuil de pauvreté, c’est inadmissible ! »

Orphelin de père et membre d’une fratrie de sept enfants, l’adolescent qui se réfugiait au sommet du promontoire de Ras Ed Drek, dans son village d’El-Haouaria, saisit l’opportunité d’intégrer le lycée militaire de Bizerte, avant de mettre le cap sur la marine.

Il démarre son parcours comme enseigne après avoir opté pour une formation, qu’il démarre à l’Institut de défense nationale de Tunis, puis à l’École d’état-major. Il la consolide à l’Académie navale d’Athènes, à l’école de Guerre de Hambourg et au College of International Security Affairs à Washington DC. Expert en sécurité, défense, cybersécurité et sécurité nationale, il est l’unique officier de la marine tunisienne à avoir été directeur général de la sécurité militaire. Il est limogé par le président Moncef Marzouki en 2013 qui l’éloigne en le nommant attaché militaire à l’ambassade de Tunisie à Abou Dhabi.

L’amiral prend la parole, fustige les partis, le gouvernement et tous ceux qui se servent au lieu de servir

Son exil prend fin en 2015 quand le successeur de Marzouki, Béji Caïd Essebsi (BCE), le charge des questions de défense nationale auprès de la présidence. Très discret, Kamel Akrout est connu des cercles du pouvoir, mais commence à susciter l’intérêt de l’opinion en juillet 2019, lors des funérailles nationales de BCE qu’il a organisées de manière exemplaire. Toujours en poste à l’investiture du président Kaïs Saïed, il démissionne le 29 octobre de la même année après l’annonce du limogeage du ministre de la Défense, Abdelkrim Zbidi.

Au-dessus de la mêlée ?

Le sexagénaire – qui a affronté bien des tempêtes depuis la révolution tunisienne – ne troque pas pour autant la casquette d’amiral contre la canne à pêche. Il ne dévoile rien de ce dont il a été témoin quand il était aux affaires, mais se considère comme un citoyen libre de s’exprimer. Alarmé par la fragilité du pays, l’absence de réformes et les décisions hasardeuses, Kamel Akrout prend la parole, fustige les partis, le gouvernement et tous ceux qui se servent au lieu de servir.

Certains vont tenter de réduire Kamel Akrout à un simple opposant, d’autres voudront qu’il rejoigne leurs rangs

Celui qui estime que « garder le silence est de la non-assistance à un pays en danger » inquiète les partis, notamment Ennahdha dont il dénonce le fait qu’« il se confond avec l’État et parle en son nom ». L’homme a pourtant été accusé de faire le jeu des islamistes en divisant les rangs du Parti destourien libre (PDL), dont il aurait cherché à contacter les structures, selon Abir Moussi. Sur les ondes de Mosaïque FM le 26 mai 2021, l’amiral dénonce Ennahdha comme l’un des « principaux responsables » du marasme tunisien et admet une certaine proximité avec les idées d’Abir Moussi.

À ceux qui s’inquiètent des ambitions politiques d’un ex-officier, l’amiral rétorque : « On s’offusque que les militaires intègrent la politique alors qu’ils ont été à l’école de la patrie, mais on accepte que des contrebandiers soient au parlement. » Déjà, tient-il à assurer que « la démocratie, les libertés et les droits de l’homme sont des acquis inaliénables ». L’auteur de Mille feuilles d’une vie, où il évoque sa jeunesse, assure que beaucoup de ce qui a été fait depuis la révolution est à revoir, mais il en appelle à « une concertation générale à partir d’un bilan de cette décennie ». Il propose de sortir de l’impasse institutionnelle en examinant la question sous l’angle supra constitutionnel et un éventuel référendum.

L’amiral qui a le vent en poupe

Ces propositions, portées par une certaine pondération, peuvent séduire un grand public las de la politique. Sa prise de position tranchée sur une éventuelle ouverture de la cession de terres agricoles à des Qataris, évoquée par le chef du gouvernement, Hichem Mechichi, a été largement applaudie. Les hommes politiques le laisseront-ils marcher sur ce qu’ils considèrent comme leurs plates-bandes ? « Certains vont tenter de réduire Kamel Akrout à un simple opposant, d’autres voudront qu’il rejoigne leurs rangs et d’autres encore essaieront de le salir en affirmant qu’il est l’homme des Émirats pour avoir été en poste à Abou Dhabi », commente un ancien député. Pour l’amiral, rien n’est encore joué. Mais il a le vent en poupe.