Politique

Cameroun : y-a-t-il eu des négligences dans l’exploitation des mines d’or ?

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Par - à Yaoundé
Mis à jour le 3 juin 2021 à 14:25

Sur cette photographie prise le 4 avril 2018, des chercheurs d’or creusent sur un site minier de la ville camerounaise de Bétaré-Oya. © Reinnier KAZE / AFP

Au moins 26 décès ont été enregistrés en l’espace d’une semaine dans l’effondrement de deux mines de l’est du pays. Des drames qui relancent le débat sur le coût humain et environnemental d’une exploitation aurifère très critiquée.

Dans les sites d’exploitation de l’or de la région de l’Est, la série noire se poursuit. Depuis le 18 mai 2021, une vingtaine de corps ont été récupérés d’un puits à Kambele, dans l’arrondissement de Batouri. Une cinquantaine de mineurs s’y étaient engouffrés juste avant son effondrement.

« Les mineurs avaient réussi à obtenir de la responsable du site, une asiatique travaillant pour la société coréenne C&K Mining, de descendre exceptionnellement dans le trou. Pas pour le nguéré [recherche de l’or sur des sites préalablement exploités par les sociétés minières], mais pour creuser le gravier, et utiliser les profits pour s’égayer pendant la fête [nationale du 20 mai], rapporte la responsable d’une ONG travaillant dans la région. Une fois dans le trou, ils ont fait des tunnels souterrains, ce qui a fragilisé une structure déjà instable et provoqué son effondrement. »

« Négligence »

L’éboulement qui s’en est suivi a enseveli des dizaines de corps. Certains mineurs ont pu échapper à la chute de terre, d’autres ont été sauvés par les premières personnes sur les lieux. Vingt cadavres ont été retirés du site. Selon les populations riveraines, de nombreuses victimes seraient encore sous les décombres, mais les fouilles se sont arrêtées. «­ On ne pourra certainement jamais les retrouver », ajoute la responsable de l’ONG de Batouri.

Le nouvel éboulement du site minier de Kambele n’est pas passé inaperçu. D’autant que moins d’une semaine après cet incident, un autre, similaire, entraînait la mort d’au moins six personnes sur le même lieu. Symbole de la récurrence de ce type de drame, tous aussi meurtriers les uns que les autres.

Depuis lors, les organisations de la société civile redoublent d’efforts pour dénoncer l’incurie des concessionnaires de mines. Car bien qu’Aubelin Mbelessa, le maire de Batouri, reproche aux mineurs d’être « descendus nuitamment malgré tous les risques qu’ils encouraient », les ONG pointent de leur côté la « négligence  » des patrons de la mine quant à la protection des travailleurs et de leur environnement.

La mine d’or de Batouri, au Cameroun.

La mine d’or de Batouri, au Cameroun. © Jean-Michel Leligny / Photononstop via AFP

Pollution massive

Depuis près d’une décennie, l’exploitation minière fait en effet payer un lourd tribut à la région de l’Est. En avril dernier, l’ONG Forêts développement rural (Foder), une organisation de défense des forêts et environnement primaires, dénombrait pas moins de 150 morts enregistrés entre 2014 et 2020 dans des mines de cette région, avec un pic de 64 décès en 2017. À ce lourd bilan humain s’ajoute, selon l’ONG, l’impact environnemental déplorable affectant les populations locales.

Aucune règle environnementale n’est respectée dans la plupart des sites miniers

Dans la périphérie de Batouri, les populations éprouvent des difficultés à trouver de l’eau potable et ne peuvent plus pêcher dans le fleuve Kadey en raison du degré élevé de pollution de ses eaux, devenues boueuses et infestées de produits chimiques déversés en amont. Ces éléments toxiques tuent les poissons et rendent l’eau impropre à la consommation.

Selon un récent rapport de mission d’inspection environnementale de la délégation régionale de l’environnement et de la protection de la nature – la représentation locale du ministère de l’Environnement –, « aucune règle environnementale n’est respectée dans la plupart des sites miniers à Bétaré-Oya, Ngoura, Colomine dans le département du Lom-et-Djerem ou à Batouri, Kambélé, Kétté et Ouli dans la Kadey », principales zones d’exploitation minière de la région. Le faisceau des responsabilités remonte pourtant jusqu’aux hautes sphères de l’État.

Des permis bradés aux Chinois

Au sommet de la chaîne, on retrouve de fait des Camerounais, très souvent des députés ou de hauts fonctionnaires de l’administration, détenteurs de titres d’exploitation artisanale de l’or qu’ils bradent ensuite aux ressortissants chinois. En l’absence de contrôle et profitant de l’influence de leurs soutiens, ces derniers exploitent les sites miniers dans une opacité totale. L’ONG Foder évoque plusieurs facteurs encourageant « l’absence de transparence » et les dérives de ces exploitations : « L’impossible accès aux informations minières, la non-rétrocession des redevances aux collectivités territoriales décentralisées et aux communautés, le non-respect des droits des communautés riverains, l’absence d’un contrôle environnemental des activités minières par les services de l’État, la fraude et la corruption généralisées, l’attribution désinvolte de titres miniers… Le tout conduisant à la recrudescence de décès dans des trous non réhabilités après exploitation. »

La situation est bien connue au ministère des Mines et du Développement technologique, où l’on vante la mise en place d’une Brigade nationale de contrôle des activités minières. « C’est elle qui a la charge de superviser les activités de contrôle minier, elle veille au respect de la réglementation et participe aux activités de contrôle du respect des clauses des cahiers des charges par les opérateurs », affirme un responsable dudit ministère. Une volonté manifeste qui se heurte cependant à la modicité des ressources. « La brigade dispose d’un seul responsable dans toute la région de l’Est. Il lui est difficile de couvrir efficacement tous les sites miniers », déplore un acteur de la société civile.

Le 14 décembre dernier, le président camerounais Paul Biya décidait de la création de la Société nationale des mines (Sonamines), avec entre autres missions d’« assurer la mise en œuvre des mesures relatives à la restauration, à la réhabilitation et à la fermeture des sites d’exploitation miniers, en liaison avec les autres administrations compétentes ». En attendant son déploiement, des milliers de mineurs en activité risquent tous les jours leur vie en creusant le sol de l’est du pays.