Diplomatie

[Édito] Maroc-Espagne : une histoire de royaumes

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Mis à jour le 15 juin 2021 à 18h02

Par  François Soudan

Directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Le 6 novembre 1975, 350 000 Marocains lancent la Marche verte vers le Sahara occidental.Cela conduit au départ des Espagnols, à la restitution d’une partie du Sahara au Maroc et à la Mauritanie.

Le 6 novembre 1975, 350 000 Marocains lancent la Marche verte vers le Sahara occidental.Cela conduit au départ des Espagnols, à la restitution d'une partie du Sahara au Maroc et à la Mauritanie. © Alain Nogues/Sygma via Getty Images

Fermeture des frontières entre le Maroc et les enclaves de Ceuta et Melilla, hospitalisation du chef du Polisario près de Saragosse, crise migratoire… Les tensions entre Rabat et Madrid sont plus vives que jamais.

Les relations entre le Maroc et les anciennes puissances du protectorat sont faites de réalités objectives, mais aussi de subjectivité. C’est vrai avec la France, c’est aussi vrai avec l’Espagne, cet autre royaume accroché aux confettis de son empire défunt – Ceuta, Melilla et une poussière d’îlots – comme une huître au rocher d’Alhucemas.

Une histoire de colonisation et de résistance, de coopération et de guerre, d’échanges et de violences

Pour mieux comprendre la crise qui a éclaté en avril de cette année entre Rabat et Madrid, sur fond de tensions migratoires et de raidissement nationaliste, l’histoire est une clé indispensable. Une histoire de colonisation et de résistance, de coopération et de guerre, d’échanges et de violences, dont les prémices remontent au début du XVsiècle, période à partir de laquelle toutes les dynasties marocaines, des Mérinides aux Alaouites, seront confrontées à l’Espagne.

De l’autre côté du détroit

Lorsque Paris et Madrid se partagent le Maroc en 1912 – le Nord et l’extrême-Sud saharien revenant à l’Espagne –, cette dernière, qui n’est plus que l’ombre de la puissance mondiale d’antan, y trouve une grande cause pour reprendre foi en son destin. Une exaltation de l’hispanidad liée à cette prise de conscience : l’avenir de la péninsule se joue au sud d’Algésiras, de l’autre côté du détroit. Mais cette colonisation sera une colonisation pauvre, sans les outils financiers et militaires pour l’accomplir. Quand éclate l’interminable guerre du Rif, l’armée espagnole est écrasée et surtout humiliée sur le plateau d’Anoual par les tribus d’Abdelkrim et la reconquête dévastatrice ne sera possible que grâce aux Français.

L’Espagne est saignée et n’occupe en réalité que les côtes. Au sud, au Rio de Oro, le tableau a des allures d’étouffoir. Jusqu’à leur retrait en 1975, les Espagnols patrouillent, surveillent, répriment, exploitent un peu les phosphates de Boukraa, mais n’administrent presque pas et, surtout, ne créent rien. La persistance du double lien d’allégeance et d’appartenance, tant religieuse que personnelle, des grandes tribus sahraouies au sultan du Maroc, s’explique aussi par cela : le joug, donc l’aliénation culturelle suscitée par une colonisation somnolente, fut ici beaucoup moins pesant que sous le protectorat français et n’engendra qu’un ersatz de sentiment national.

Cause sacrée

Vu de Rabat aujourd’hui, l’acte refondateur du pacte entre la monarchie et son peuple que fut la récupération du Sahara occidental est plus que jamais une évidence. Les notions d’autodétermination et de libération de l’ex-colonie espagnole ne sont pas recevables aux yeux d’une majorité écrasante de Marocains. Qui s’oppose à la cause sacrée se met en dehors de la communauté nationale, les Sahraouis sont marocains et la question est réglée parce qu’elle ne peut pas être posée. Quant à l’Algérie, elle a « créé » le Polisario dans l’unique but de s’ouvrir un débouché sur l’Atlantique par petit vassal interposé. Le débat s’arrête là.

L’Espagne, elle, est dans une position ambiguë. Si plus personne ne cultive la nostalgie de l’époque où le Tercio montait la garde sur les fortins d’El Aaiún ou de Villa Cisneros, la double culpabilité d’avoir abandonné à leur sort la poignée de militants sahraouis indépendantistes et de ne pas être parvenu à se ménager un État sous influence ibérique à quelques encablures des îles Canaries irrigue encore la classe politique, les ONG, les médias et une partie de l’opinion.

Entre ces deux vieilles nations où le sentiment national repose sur la terre, sur les morts et sur le sang versé transmis par hérédité, les relations ne peuvent être que passionnelles. Surtout quand revient à chaque crise cette odeur d’istiamar (« colonialisme ») que les Marocains sont si prompts à détecter.

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