Cinéma

Cinéma : une guerre d’Algérie interminable

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Mis à jour le 02 juin 2021 à 16h02
« Des Hommes », acteurs, souvent à leur corps défendant, d’un conflit ultraviolet en Algérie

« Des Hommes », acteurs, souvent à leur corps défendant, d’un conflit ultraviolet en Algérie © David Koskas/Synecdoche/Artemis Prod

Plusieurs films reviennent sur le conflit colonial qui ne semble pas s’être achevé en 1962. Parmi eux, « Des Hommes », de Lucas Belvaux, explore les traumas profonds liés à cette période et toujours présents dans le corps social.

Comme les polémiques autour du rapport Stora qui n’ont jamais cessé depuis sa parution en janvier 2021 l’ont montré, la guerre d’Algérie, à travers ses effets directes ou indirects sur les mémoires, est loin d’être finie, près de soixante ans après le cessez-le-feu de 1962. En France comme en Algérie. En témoigne également le septième art, et en particulier aujourd’hui le cinéma français à l’heure de la réouverture des salles dans l’Hexagone, après une longue période de fermeture.


Le retour sur le grand écran d’ADN de Maïwenn, qui n’était resté à l’affiche que quelques jours avant le confinement de l’automne dernier. Il permet déjà de voir un film évoquant les répercussions de la mort d’un grand-père ancien moudjahidine, sur un fragile équilibre d’une famille d’immigrés algériens, en France. Mais sort surtout, en ce début de juin, Des Hommes, un long métrage encore plus ambitieux qui raconte comment, des décennies après leur départ pour combattre le FLN outre-Méditerranée, d’anciens appelés d’un village de la France rurale voient resurgir soudainement les souvenirs traumatiques de la guerre jusque-là profondément enfouis. Tout comme ADN, ce film a été sélectionné par le Festival de Cannes pour son édition de 2020 qui n’a pu avoir lieu.

Isabelle Adjani dans Sœurs, de Yamina Benguigui

À la toute fin du mois de juin, enfin, avec un casting de rêve réunissant les plus célèbres actrices françaises d’origine algérienne (Isabelle Adjani, Rachida Brakni, Maïwenn, Hafsia Herzi), on découvrira Sœurs de Yamina Benguigui. Un film qui, pour le retour au cinéma de cette dernière vingt ans après Inch’Allah dimanche, ne parle pas directement de la guerre d’indépendance, mais évoque ses suites lointaines, jusqu’au Hirak, ainsi que les rapports franco-algériens à travers une histoire d’enlèvement d’enfant par son père, ancien combattant indépendantiste.

Gérard Depardieu dans Des Hommes, deLucas Belvaux

Des Hommes, c’est au départ un livre publié aux éditions de Minuit par Laurent Mauvignier qui obtient en 2009, à une époque où les fictions évoquant la guerre d’Indépendance sont rarissimes, plus qu’un succès d’estime, avec divers prix dont le Goncourt des lycéens. Son adaptation pour le grand écran propose un récit sans concessions à travers de longs flashbacks de ce qu’ont vécu et tenté en vain d’oublier les jeunes soldats français partis pour devenir, souvent à leur corps défendant, les acteurs d’un conflit ultraviolent sur le sol algérien. Les viols, les « corvées de bois » et autres exécutions sommaires, la torture, le sort funeste des harkis à l’heure de la victoire du FLN, le napalm déversé sur tout être vivant dans les « zones interdites », tout est là, ou au moins évoqué, dans des scènes parfois à la limite du soutenable.

Gérard Depardieu (Feu-de-Bois) et Jean-Pierre Daroussin (Rabut) dans Des Hommes, de Lucas Belvaux

Gérard Depardieu (Feu-de-Bois) et Jean-Pierre Daroussin (Rabut) dans Des Hommes, de Lucas Belvaux © David Koskas/Synecdoche/Artemis Prod

Est-ce qu’un chameau, c’est grand, plus grand qu’une vache ?

Ces flashbacks sont d’autant plus violents qu’ils nous sont présentés comme un retour du refoulé atteignant des hommes qui n’avaient rien verbalisé à leur retour d’Algérie. Car, comme le dit l’un d’entre eux, « personne ne voulait rien savoir [sur la guerre] » et, en conséquence, « on ne nous avait posé que des questions à la con ». Du genre « est-ce qu’un chameau, c’est grand, plus grand qu’une vache ? » ou « est-il vrai que les musulmanes se rasent le sexe ? ». C’est à l’occasion d’un anniversaire dans la famille de l’un de ces soldats, un demi-siècle après la fin des hostilités, que tout dégénère quand Bernard, surnommé « Feu-de-Bois », devenu un solitaire ne parlant qu’à son chien et à son fusil de chasse, pète les plombs. Lui qui disait pendant la guerre que « s’il était algérien, sans doute serait-il fellaga » se met à avoir, une fois éméché au cours de cette petite fête en l’honneur des soixante ans de sa sœur à laquelle il n’était pourtant pas convié, un comportement raciste envers la seule famille maghrébine du village. Ce qui déclenche une série d’incidents qui conduit à reparler de ce qui s’est passé au début des années 1960, outre-Méditerranée. Mais aussi bien le colosse Feu-de-Bois que son cousin effacé Rabut ou l’ancien paysan – qui comparait autrefois le comportement des soldats français à celui des nazis – ne sont vraiment à même de régler leurs comptes. Les blessures restent ouvertes à jamais.

Film de guerre et drame psychologique

À la fois film de guerre et drame psychologique, mais sans aucun pathos, Des Hommes pâtit de sa construction un peu compliquée avec ces va-et-vient incessants entre présent et passé. Sans doute pour avoir trop voulu rester fidèle au superbe texte de Mauvignier. Heureusement, l’interprétation de grands comédiens dans les rôles principaux, de Gérard Depardieu remarquable en Feu-de-Bois à Jean-Pierre Daroussin (Rabut) en passant par Catherine Frot (la sœur de Feu-de-Bois), permet de donner une grande épaisseur à tous les personnages. Donc de proposer une lecture fort intéressante à la fois du conflit colonial et de ses conséquences à long terme dans une France qui ne peut l’oublier. Sans équivalent dans le cinéma français. Peut-être parce que, comme on l’a déjà vu à propos de la Deuxième Guerre mondiale et de la barbarie nazie, à commencer par la Shoah, il faut attendre deux générations après la fin d’une guerre pleine d’horreurs pour que le travail de la mémoire puisse enfin se déployer sans trop d’entraves. Autrement dit, ce film nous dit à sa manière qu’en France, question mémoire, la guerre d’Algérie, d’une certaine façon, ne fait que commencer. Il n’est pas dit que ce soit très différent en Algérie où les manifestants du Hirak ont montré à maintes reprises qu’ils voulaient eux aussi revisiter l’histoire.

ADN de Maïwenn, sortie en France le 2 juin 2021.

Des Hommes, de Lucas Belvaux, sortie en France le 2 juin 2021.

Sœurs, de Yamina Benguigui, sortie en France le 2 juin 2021.

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