Économie

Transferts de la diaspora : du Maroc au Sénégal, quels sont les champions africains de la résilience ?

Réservé aux abonnés
Mis à jour le 3 juin 2021 à 15:47

Selon la Banque mondiale, les pays accueillant les travailleurs africains ont été plus résilients que prévu. Ici, des ouvriers sur un chantier au Qatar, en 2010. © Organisation internationale du travail (OIT)/Flickr/Licence CC

Alors que la Banque mondiale prédisait une baisse importante des transferts d’argent en 2020, les travailleurs expatriés ont continué à massivement envoyer des fonds vers le continent. Dans certains pays, les effets de la crise sont néanmoins durement ressentis.

Réduction des salaires, suppression des travailleurs étrangers… Les prédictions de la Banque mondiale sur les transferts de fonds de  la diaspora en 2020 – année marquée par la pandémie de Covid-19 – n’étaient pas optimistes. Pourtant, les Africains expatriés ont envoyé à destination du continent 83,3 milliards de dollars en 2020 contre 86,2 milliards de dollars en 2019, soit une baisse de -3,4 %.

Le Nigeria sévèrement touché

« La baisse des flux vers l’Afrique subsaharienne est presque entièrement dû au plongeon de près de -28 % des envois destinés au Nigeria » explique la Banque mondiale. En effet, les transferts d’argent vers la première économie africaine ont reculé de 23 à 17 milliards de dollars entre 2019 et 2020. Le Nigeria représente à lui seul plus de 40 % des flux en Afrique subsaharienne (42 milliards en 2020, soit une baisse -12,5 % sur un an).

Cependant, les montants en jeu au Nigeria sont probablement plus importants que les chiffres officiels. En ayant recours aux canaux officieux, en d’autres termes sur le marché noir, les familles nigérianes peuvent en effet obtenir davantage de nairas pour un dollar américain.

Au début de mai, la devise nigériane s’échangeait sur le « marché parallèle de Lagos » à un cours proche de 485 unités pour un dollar US. Or, le cours officiel de la Banque centrale du Nigéria (CBN), est de 408 nairas pour un dollar.

Parmi les perdants, on trouve l’Algérie et la RDC

« Lorsque vous avez des taux de change aussi divergents, de nombreux expatriés trouveront des moyens de faire entrer de l’argent au Nigeria au meilleur taux possible », a déclaré Charlie Robertson, économiste en chef de Renaissance Capital cité par l’agence Bloomberg. Le cours de la monnaie nigériane  a été sévèrement impacté par la baisse des prix du pétrole et la chute des investissements étrangers.

Pour réduire le recours aux circuits informels, qui privent le pays de réserves en devises nécessaires pour stabiliser sa monnaie, la Banque centrale du Nigeria (CBN) a tenté de réagir.

En mars 2021, l’institution dirigée par Godwin Emefiele, ancien patron de Zenith Bank, leader au Nigeria, a décidé d’octroyer un « bonus » aux bénéficiaires des transferts de fonds réalisés à travers l’intermédiaire d’opérateurs agréés (MoneyGram, WorldRemit…) : pour chaque dollar importé, ils reçoivent 5 nairas en plus. Une facilité qui s’ajoute à celle accordée en novembre 2020 par la Banque centrale, qui a autorisé ces récipiendaires à recevoir leurs fonds en dollars sur leurs comptes bancaires.

Parmi les grands perdants, on trouve aussi l’Algérie, qui a vu ses transferts d’argent diminuer de -5,8 % pour atteindre, en 2020,  1,6 milliard de dollars. Djibouti a connu une baisse de -30 % (55 millions de dollars), et la RDC a vu ses flux se rétracter de -7 % à 1,9 milliard de dollars.

Solène_Plan de travail 1

Angola, Maroc, Sénégal font bonne figure

Parmi les pays ayant le moins été affectés par les conséquences économiques de la pandémie, on trouve tout d’abord l’Angola – avec une hausse de +134 % –, le Soudan du Sud (+71 %) et la Zambie (37 %). Dans le cas angolais, il s’agit d’un rebond après une nette érosion depuis le milieu de la décennie (8 millions de dollars en 2020, contre 31 millions en 2014).

Au Maroc, la diaspora a envoyé 7,4 milliards de dollars en 2020 contre 6,9 milliards en 2019. Cette hausse de +6,5 % classe le royaume au troisième rang des pays africains recevant de l’argent des diasporas, après l’Égypte (29,6 milliards) et le Nigéria. Le Sénégal a, quant à lui, enregistré une hausse de +1,8% avec 2,6 milliards de dollars reçus en 2020.

Les mesures de soutien budgétaire dont contribué à une conjoncture plus favorable qu’attendu

Pour Dilip Ratha, spécialiste des migrations internationales à la Banque mondiale, le maintien à un niveau relativement élevé des envois de la diaspora démontre « une fois de plus la résilience et la fiabilité [des] transferts de fonds pour les familles pendant les crises ». « L’une des raisons pour lesquelles [ces flux] n’ont pas diminué est que les expatriés ont voulu à tout prix aider leurs familles en envoyant de l’argent, quitte à réduire leur consommation et à entamer leurs économies », a-t-il ajouté dans une vidéo publiée par la Banque mondiale.

En outre, les pays accueillant des travailleurs africains – zone euro, États-Unis, Moyen-Orient et la Chine – ont été plus résilients que ne l’annonçaient les prévisions. « Les mesures de soutien budgétaire dans les pays d’accueil […] ont contribué à une conjoncture économique plus favorable qu’attendu », explique la Banque mondiale. En effet, ces pays ont mis en place des programmes de transfert de fonds et de soutien à l’emploi, amortissant la chute des revenus et de la consommation. Cela a bénéficié aux entreprises et à l’emploi.

Depuis 2010, les transferts d’argent de la diaspora kényane ont été en constante augmentation, passant de 685 millions de dollars en 2010 à 3,1 milliards en 2020. La pandémie, loin de briser cette tendance, a au contraire permis une augmentation de +9,2 % des flux. Pour le Cap-Vert, cette hausse a été de +3,3 % en 2020 avec 243 millions de dollars.

Au niveau mondial, les ressources expédiées par la diaspora n’ont diminué que de -2,4 % à 702 milliards de dollars (-17 milliards sur un an), contre une régression de -20 % anticipée par l’institution multilatérale avec la crise du Covid-19. La chute observée en 2020 est même inférieure de moitié au recul (-4,8 %) enregistré lors de la crise financière de 2009.