Politique

Tensions entre le Tchad et la Centrafrique sur fond de bras de fer France-Russie

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Mis à jour le 02 juin 2021 à 11h36
Une patrouille des FACA,  le 14 mars 2021 à Bangui (illustration).

Une patrouille des FACA, le 14 mars 2021 à Bangui (illustration). © DR / état-major des Forces armées centrafricaines

Six soldats tchadiens ont été tués par des soldats centrafricains, dont cinq froidement « exécutés », selon les autorités tchadiennes. Faustin-Archange Touadéra a envoyé trois de ses ministres à N’Djamena pour tenter d’apaiser les tensions. Un bras de fer qui se joue sur fond de tensions entre Paris et Moscou.

Tout a commencé le 30 mai, lorsque, dans leur opération de « ratissage contre les rebelles » de la Coalition des patriotes pour le changement (CPC), des éléments des forces armées centrafricaines, appuyées par des forces russes, ont « détecté », selon l’armée, un « mouvement armé suspect » vers Bang, une commune proche de la frontière avec le Tchad. Signalée par un drone de reconnaissance russe, la position sera attaquée par les militaires centrafricains. « Il s’agissait de rebelles qui ont opéré sur le sol centrafricain et qui, dans leur fuite, voulaient se replier vers le Tchad », affirme à Jeune Afrique une source militaire tchadienne.

Les soldats centrafricains et russes poursuivent ces « rebelles » en territoires tchadiens, où les combats continuent. Mais cette fois, des militaires tchadiens sont impliqués dans les échanges de tirs. Les combats sont âpres, et violents. Le bilan est lourd : un soldat tchadien a été tué lors des échanges de tirs. Cinq autres, faits prisonniers, sont froidement « exécutés », dénonce N’Djamena.

« Le Tchad tient le gouvernement centrafricain entièrement responsable des conséquences de cette agression caractérisée que rien ne justifie au moment où les deux pays cherchent à mutualiser leurs efforts pour relever les défis sécuritaires communs », peut-on lire dans un communiqué signé du ministre tchadien des Affaires étrangères, Chérif Mahamat Zene, et daté du 31 mai.

Sous l’égide des Russes

Les autorités tchadiennes se sont par ailleurs montrées catégoriques : l’opération des forces armées centrafricaines a été menée sous l’égide des Russes. Bangui ne dément pas catégoriquement. « Les opérations visant à poursuivre les rebelles de la CPC ont été essentiellement menées par les forces armées centrafricaines. Les instructeurs russes n’étaient qu’en appui », assure une source militaire centrafricaine. Lundi, le porte-parole du gouvernement a indexé, dans un communiqué daté du 31 mai, la CPC comme étant le principal responsable de l’incident.

La tension est rapidement montée entre les deux pays. L’armée tchadienne a renforcé sa présence militaire dans la région et y a déployé plusieurs pickups équipés d’armes lourdes. Et le chargé d’affaires de l’ambassade de Centrafrique à N’Djamena, Moussa Mahamat Ahamat a été convoqué par le chef de la diplomatie tchadienne pour s’expliquer.

Depuis, Bangui a tenté de calmer le jeu. Des conseillers de Faustin-Archange Touadéra ont entamé des pourparlers avec les autorités tchadiennes. En première ligne, Sani Yalo, « conseiller de l’ombre » du président centrafricain, est à la manœuvre pour rapprocher les deux gouvernements. « Le président le sait méticuleux dans ce genre de situation. Il a donc fait appel à lui », avance une source proche de la présidence centrafricaine. Bien introduit auprès des nouvelles autorités tchadiennes, Sani Yalo a échangé avec le ministre tchadien de la Sécurité publique, Souleyman Abakar Adoum, puis avec le ministre de la Défense, Brahim Daoud Yaya.

« Je les ai rassurés sur le fait que le président centrafricain n’a aucun intérêt à créer des problèmes sécuritaires entre les deux pays, explique Sani Yalo. Le président Touadéra a soutenu la transition au Tchad. C’est un pays frère. Des émissaires tchadiens étaient à Bangui où ils ont été reçus par le président Touadéra lui-même. Il est question de rendre encore plus fortes les relations entre les deux pays pour justement stopper l’escalade de l’insécurité transfrontalière. »

« Il a réussi à apaiser les choses et à ouvrir un canal de discussion, affirme un diplomate africain en poste à Bangui. Il s’est battu pour que des autorités centrafricaines soient reçues. »

Vladimir Poutine et Faustin-Archange Touadéra, lors du sommet de Sotchi en Russie, le 23 octobre 2019.

Vladimir Poutine et Faustin-Archange Touadéra, lors du sommet de Sotchi en Russie, le 23 octobre 2019. © Sergei Fadeyechev/AP/SIPA

Trois émissaires centrafricains sont d’ailleurs attendus ce mardi 1er juin dans la capitale tchadienne : Sylvie Baïpo-Témon, ministre des Affaires étrangères, Marie-Noëlle Koyara, ministre de La Défense, et Henri Wanzet, ministre de la Sécurité publique. Le porte-parole de la présidence centrafricaine, Albert Yaloké-Mokpem, a assuré qu’ils avaient pour mission de « montrer les engagements du président Touadéra à pacifier les frontières entre les deux pays ». « Le président suit l’affaire de bout en bout. Il y a une volonté réelle des deux pays de pacifier nos frontières », affirme le porte-parole.

À l’issue de la rencontre, les ministres tchadiens et centrafricains des Affaires étrangères « ont reconnu la gravité de la situation » et « souligné l’urgence d’élucider les circonstance dans lesquelles cette attaque a été opérée ». Les deux parties ont convenu de la mise en place d’une « commission d’enquête internationale indépendante et impartiale », à laquelle participeront des représentants des Nations unies, de l’Union africaine et de la Communauté économique des États de l’Afrique centrale (CEEAC).

Touadéra « otage » des Russes ?

Les relations entre les deux voisins se se sont récemment tendues. Mahamat Idriss Déby, le fils de l’ancien président Idris Déby Itno aujourd’hui président de la Transition à N’Djamena, est en effet marié à la fille d’Abakar Sabone, un cadre de la CPC proche de Noureddine Adam. Les tensions sont en outre accrues par la forte présence de la Russie en Centrafrique. En mars, à la veille de l’investiture du président centrafricain Faustin-Archange Touadéra, l’ambassadeur de Russie en Centrafrique, Vladimir Titorenko, avait critiqué le rôle du Tchad dans le pays. Au cours d’une rencontre avec les médias à Bangui, il avait appelé les pays voisins de la Centrafrique, dont le Tchad, à sécuriser leurs frontières afin de mettre fin à la circulation illégale d’armes et de groupes armés déstabilisant le pays. Le Tchad avait très vite réagi et protesté, dans un communiqué, contre des propos qualifiés de « surprenants ».

Emmanuel Macron et Faustin Archange Touadéra, lors d’une rencontre à l’Élysée en septembre 2017 (archives).

Emmanuel Macron et Faustin Archange Touadéra, lors d’une rencontre à l’Élysée en septembre 2017 (archives). © Michel Euler/AP/SIPA

Le président Touadéra est aujourd’hui l’otage du groupe Wagner

La France s’est invitée dans les débats, sous fond de guerre d’influence entre Paris et Moscou. Dans une interview publiée dimanche 30 mai dans Le Journal du dimanche, le président français a évoqué les liens entre le président centrafricain et la société privée Wagner, considérée comme proche du président russe et qu’Emmanuel Macron a accusée d’exacerber le sentiment anti-français à Bangui. « Ce discours anti-français permet de légitimer une présence de mercenaires prédateurs russes au sommet de l’État avec un président Touadéra qui est aujourd’hui l’otage du groupe Wagner, a déclaré Emmanuel Macron. Ce groupe s’empare des mines et, par là même, du système politique ». Si la présidence n’a pas officiellement réagi, des proches de Faustin-Archange Touadéra ont jugé la déclaration « incendiaire ».

Les relations entre la Centrafrique et le Tchad font l’objet de tensions récurrentes. En 2001, en quête de soutiens dans la sous-région, François Bozizé fuit la Centrafrique et se réfugie au Tchad avec armes et bagages. Quelques mois plus tard, il renversera Ange-Félix Patassé avec l’appui de combattants tchadiens. En 2013, Bozizé sera à son tour renversé par la rébellion de la Séléka venue du nord de la Centrafrique et appuyée par une colonne de combattants tchadiens.

« Si l’armée centrafricaine, appuyée par des partenaires russes, s’est précipitée à sécuriser cette frontière avec le Tchad, explique notre source sécuritaire centrafricaine, c’est parce que nous savons que les rebelles de la CPC qui menacent de renverser le régime de Touadéra se servent du Tchad comme base arrière pour venir attaquer. »

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