Politique

Au Mali, la Russie peut-elle profiter de la prise de pouvoir d’Assimi Goïta ?

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Par - à Bamako
Mis à jour le 2 juin 2021 à 13:32

Le président malien Assimi Goïta aux funérailles d’Amadou Toumani Touré à Bamako, le 17 novembre 2020. © MICHELE CATTANI/AFP

Déjà liée avec le Mali par des accords de coopération militaire, la Russie peut-elle profiter de la situation politique et sécuritaire pour avancer ses pions à Bamako ? Une frange de l’opinion publique malienne l’appelle en tout cas de ses vœux.

Ce mercredi 26 mai, la capitale malienne baigne encore dans les convulsions de la mise « hors de leurs prérogatives » du président de transition Bah N’Daw et de son Premier ministre Moctar Ouane par Assimi Goïta. La Cour constitutionnelle n’a pas encore entériné le coup de force mené par le jeune colonel qui avait déjà conduit le putsch contre IBK le 18 août dernier, pas plus que les chefs d’État ouest-africains n’avaient encore pris acte de la nouvelle donne à Bamako, et de la reprise en main du pouvoir par les membres de l’ancien Comité national pour le salut du peuple (CNSP).

À Niarela, quartier populaire en plein cœur de Bamako sur la rive gauche du fleuve Djoliba, une centaine de personnes manifestent devant l’ambassade de Russie pour demander « une intervention militaire russe au Mali ». Face à un conseiller de l’ambassadeur, qui les reçoit, un manifestant explique les raisons de leur présence : « Depuis longtemps, nous avons demandé l’arrivée des troupes russes au Mali, comme vous l’avez fait dans d’autres pays. C’est le peuple qui demande », assure-t-il. À sa suite, un autre, d’un âge assez avancé, ajoute : « Le Mali et la Russie sont d’anciens partenaires. Nous demandons une coopération militaire, humanitaire. Nous ne remettons pas en cause les autres partenaires. »

Le lendemain, jeudi 27 mai, bis repetita : les manifestants, sur la place Kontoro ni Saané, près de l’ambassade russe, sont à nouveau là pour réclamer une intervention militaire et soutenir le coup de force militaire contre Bah N’Daw et Moctar Ouane. « Appel à la Russie », le mouvement à l’origine de la mobilisation, est inconnu au bataillon. Il s’est trouvé un allié de taille : la plateforme « Yerewolo – Debout sur les remparts », qui a été à l’œuvre dans l’organisation de plusieurs manifestations contre la présence militaire française au Mali. Et le vendredi suivant, à nouveau, une manifestation sur les mêmes mots d’ordre a rassemblé une foule encore plus importante sur le boulevard de l’Indépendance, devant la Bourse du travail…

La France n’est pas sincère avec le Mali, il faut faire appel à d’autres puissances militaires

Selon le porte-parole de Yerewolo et tête de proue du mouvement, Adama Diarra – dit « Ben Le Cerveau » – , également membre du Conseil national de transition (CNT), « Barkhane a montré ses limites et la France n’est pas sincère avec le Mali, il faut faire appel à d’autres puissances militaires ». Évoquant la Centrafrique, il estime que, « contrairement à la France, la Russie n’est pas dans un double jeu » et Moscou prônerait, à l’en croire, une « coopération gagnant-gagnant ».

Au Mali, les critiques envers la France ne sont pas nouvelles. Mais, depuis le premier forum économique Russie-Afrique à Sotchi, en octobre 2019, et l’intensification par Moscou de son offensive sur le continent, les appels à la Russie trouvent un certain écho au sein d’une frange de la population. Surtout, la situation sécuritaire qui prévaut dans le pays et l’incapacité des multiples acteurs à la résoudre constituent un terreau favorable.

Accord de coopération militaire

« La Minusma est là pour la stabilité politique, mais l’accord pour la paix signé en 2015 n’avance pas. Barkhane est au bout du rouleau. L’armée malienne n’arrive pas à se reconstruire », constate Boubacar Salif Traoré, directeur d’Afriglob, un cabinet de conseil en sécurité et développement. « La seule nouveauté, poursuit le chercheur, est que ces manifestations interviennent dans un contexte de tensions politiques impliquant une junte militaire dont certains leaders emblématiques sont aussi réputés proches de la Russie. »

Parmi eux, le colonel Sadio Camara, ministre de la Défense et des Anciens combattants dans le gouvernement sortant, et dont la non reconduction dans le gouvernement annoncé par Moctar Ouane a provoqué la colère de militaires, qui se sont appuyés sur cette mise à l’écart pour justifier le putsch. Ce dernier était d’ailleurs engagé dans une formation de deux ans au sein de l’École de guerre, en Russie, où il était juste avant le coup d’État du 18 août. Et si le colonel Camara était présent ce jour-là à Bamako, c’est qu’il était en « vacances ».

Rien de surprenant à ce qu’un officier fasse ainsi l’aller-retour entre Bamako et Moscou, assure un officier proche du colonel Camara. Un accord de coopération militaire a été signé entre les deux pays, en 2019, sous Ibrahim Boubacar Keïta. « Les gens semblent oublier ou ignorer qu’au sein de l’armée malienne, les armes individuelles, et même collectives, viennent essentiellement de Russie, parce qu’elles sont adaptées au climat et qu’elles sont moins chères », souligne notre source. L’officier insiste également sur le fait qu’au titre de ces accords de 2019, « des formations sont données par les Russes pour manier ces armes ».

Relance de relations diplomatiques

Dans ce domaine, les relations entre les deux pays, mises entre parenthèses au lendemain de la chute de l’URSS en 1991, ont été relancées en 2019 par la signature des accords de défense et de coopération militaire. Ceux-ci, qui avaient été validés en mars 2019 par Vladimir Poutine et Ibrahim Boubacar Keïta, ont été formellement signés à Moscou, le 26 juin, en marge du salon « Army 2019 » par Sergueï Choïgou, le ministre russe de la Défense, et son homologue malien d’alors, le général Ibrahim Dahirou Dembélé.

L’accord signé avec le Mali prévoyait notamment la formation de spécialistes militaires et un renforcement de la coopération dans les opérations de maintien de la paix et de lutte antiterroriste. « L’intensification des liens militaires est dans l’intérêt de nos deux pays », avait alors commenté le ministre russe, ajoutant que « la Russie est prête à contribuer à la normalisation de la situation au Mali et à la création de conditions pour une paix et une stabilité durables ».

Cet accord entre Bamako et Moscou s’inscrit dans une stratégie russe plus vaste. Selon des données de la Fondation pour la recherche stratégique, entre 2017 et 2019, la Russie a renoué avec dix pays d’Afrique subsaharienne d’anciens accords de coopération militaire – dont le Mali, le Burkina Faso et le Tchad – et a signé un premier accord de coopération militaire avec dix autres – dont le Niger, la Centrafrique, ou encore le Burundi.

Les accords de coopération militaire signée par la Russie entre 2017 et 2019.

Les accords de coopération militaire signée par la Russie entre 2017 et 2019. © Source : Fondation pour la recherche stratégique

En décembre dernier, le président de la transition Bah N’Daw avait d’ailleurs reçu Igor Gromyko, ambassadeur de Russie à Bamako. « J’ai dit que nous étions prêts à développer la coopération tous azimuts, y compris dans les sphères économiques, militaires et techniques », a déclaré l’ambassadeur à l’issue de cet entretien.

Les diplomaties française et russe aux antipodes

La coopération militaire russe n’est donc pas propre au Mali. Mais le contexte sécuritaire, politique et le déploiement militaire français, lui donne un relief particulier. « Beaucoup de Maliens sont remontés par le fait que la position de la France varie d’un pays à un autre : elle accepte au Tchad ce qu’elle refuse au Mali », souligne en outre Boubacar Salif Traoré, qui n’en insiste pas moins sur le fait qu’« un partenaire que l’on connaît est néanmoins plus rassurant que celui que l’on découvre. »

« La coopération militaire entre la France et le Mali n’a pourtant jamais cessé, y compris sous l’ère Modibo Keïta », très fortement engagée à gauche et se voulant le chantre de l’anticolonialisme, rappelle Makan Moussa Camara, ancien fonctionnaire international. « L’opinion publique exprime son ras-le-bol par rapport à la coopération avec la France, sans considérer les tenants et les aboutissants des relations entre les deux pays, estime l’ancien diplomate. Ce débat est un peu prématuré au regard de la situation d’un pays qui peut disparaître du jour au lendemain. La priorité, c’est de trouver des solutions aux problèmes maliens. Il faudrait que le Mali existe d’abord par lui-même avant de repenser sa politique internationale », assène encore l’auteur de Panorama de la politique extérieure du Mali (1960-1991) (Ed. La Sahélienne 2015).

Dans les jours qui ont suivi le coup d’État des membres de l’ex-CNSP contre Bah N’Daw et Moctar Ouane, le ton des diplomaties russes et françaises était quoiqu’il en soit aux antipodes. « Le 27 mai, les dirigeants civils au Mali, détenus illégalement, ont été libérés. Nous le considérons comme un pas dans la bonne direction qui fait baisser d’une certaine manière les tensions dans le pays», a ainsi déclaré le ministère russe des Affaires étrangères dans un communiqué.

Le président français, de son côté, a condamné un « coup d’État ». Surtout, dans un entretien publié après la remise en liberté de Bah N’Daw et de Moctar Ouane, et avant que la Cedeao ait, de fait, reconnu la prise du pouvoir par le colonel Assimi Goïta, le président français a brandi la menace d’un retrait des troupes françaises. « Je ne resterai pas aux côtés d’un pays où il n’y a plus de légitimité démocratique ni de transition », a-t-il notamment déclaré, avant de préciser : « Au président malien Bah N’Daw, qui était très rigoureux sur l’étanchéité entre le pouvoir et les djihadistes, j’avais dit : ‘L’islamisme radical au Mali avec nos soldats sur place ? Jamais de la vie !’ Il y a aujourd’hui cette tentation au Mali. Mais si cela va dans ce sens, je me retirerais. »