Économie

Carlos Lopes : « Les États doivent définir des stratégies industrielles »

Mis à jour le 2 décembre 2013 à 15:15

Qualité des statistiques, modèles de développement, planification… Le secrétaire exécutif de la Commission économique pour l’Afrique des Nations unies veut être une force de proposition pour aider le continent à relever les défis qui l’attendent.

Depuis septembre 2012, Carlos Lopes a révolutionné la Commission économique pour l’Afrique (CEA). Le quinquagénaire bissau-guinéen, qui manie aussi bien l’anglais que le français ou l’espagnol, entend faire de l’institution basée à Addis-Abeba une boîte à idées à destination des décideurs politiques. Ce pur produit des Nations unies, qu’il a intégrées à 28 ans, s’empare des grands débats. Son objectif : que la croissance économique se transforme en emplois.

Propos recueillis par Frédéric Maury

Jeune Afrique : 2015 est l’année où les Objectifs du millénaire pour le développement doivent être atteints. Le bilan africain dans ce domaine est-il bon ou mauvais ?

Carlos Lopes : Il n’est pas si mauvais. On présente généralement l’Afrique comme le seul continent qui ne parviendra pas à atteindre les Objectifs. Or ces derniers avaient été fixés universellement, comme s’ils pouvaient se traduire dans chaque pays de manière équivalente. Mais selon que vous partiez d’un taux de pauvreté de 20 % ou de 80 %, ce chiffre ne peut être réduit de moitié dans un même laps de temps. Il faut regarder les choses davantage en termes d’efforts fournis pour atteindre l’objectif que de résultats.

On a plutôt l’impression que la pauvreté a augmenté…

Elle n’a pas augmenté. Sur les vingt pays les plus performants du monde dans la lutte contre la pauvreté, quinze sont africains. Énormément de progrès ont été faits dans la santé maternelle et dans l’éducation des filles.

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Dès votre arrivée à la tête de la CEA, vous vous êtes penché sur la question de la qualité des statistiques africaines. Y a-t-il une prise de conscience sur ce sujet ?

Ce sujet est devenu très populaire, et tout le monde en parle aujourd’hui. Mais on ne discute toujours pas de ce qui compte vraiment. Il y a deux façons d’aborder la question des statistiques. On peut s’en servir pour montrer que les performances du continent ne sont pas si spectaculaires ; ce qui est partiellement vrai. On peut aussi les utiliser pour dire que l’appareil statistique n’est pas à même de produire les outils nécessaires à la transformation des économies. Je suis plutôt de la deuxième école. Car si l’on considère le secteur informel, la taille de l’économie africaine est encore plus importante – en témoigne la révision du PIB au Ghana et sans doute bientôt au Nigeria. Mais nous rencontrons des difficultés dans le domaine de la planification. Le problème est que ces chiffres sont compilés pour intéresser l’investissement et non pour aider au pilotage économique.

Cela évolue-t-il ?

Très lentement, surtout par rapport à la croissance du continent. Prenez l’exemple du secteur extractif : les États ne sont pas en position de vérifier les chiffres de production annoncés par les miniers. Ils se félicitent d’augmenter les taxes alors que les compagnies ont tout de suite compris que pour limiter l’effet de ces hausses il suffisait d’augmenter les quantités sans le déclarer.

Les Africains doivent se poser une seule question : la croissance va-t-elle aider à la transformation économique ?

Les États se focalisent trop sur les taxes, selon vous…

Oui, et pas assez sur la transformation structurelle. Y a-t-il un manque de leadership politique en matière économique ? Sans doute. Au niveau mondial, le discours économique sur l’Afrique n’a jamais été aussi positif.

Vous en réjouissez-vous ?

Nous avons eu tellement de mauvaises nouvelles pendant longtemps qu’on ne peut qu’être satisfait de cette évolution. Mais il ne faut pas se leurrer : l’Afrique compte certes six pays parmi les dix qui connaissent la croissance la plus rapide au monde, mais ce sont aussi les pays avec les inégalités les plus fortes. Chaque statistique positive peut être présentée à côté d’une autre moins plaisante. Les Africains doivent se poser une seule question : la croissance va-t-elle aider à la transformation économique ? C’est la part de l’industrie [dans l’économie] qui en sera l’indice principal. Actuellement, elle régresse alors que ce secteur est le seul qui puisse répondre aux enjeux du continent, notamment l’arrivée chaque année de 15 millions de jeunes sur le marché de l’emploi. Dans les années 1970-1980, il y avait encore une industrie africaine.

Sa quasi-disparition est-elle la conséquence des plans d’ajustement structurels des années 1990 ?

L’ajustement structurel y a grandement contribué. Mais il y a d’autres facteurs, notamment la confusion quant au rôle de l’État. Le rôle de l’État n’est pas de faire pousser les tomates, mais de diriger la stratégie industrielle. Les expériences de l’Éthiopie, du Rwanda ou du Botswana mettent ce sujet au coeur de la réflexion, notamment en ce qui concerne l’importance de l’agrobusiness. La révolution qui a eu lieu dans un pays comme le Brésil tient à cela.

Certains estiment qu’il est peu probable que l’Afrique arrive à produire du textile ou du chocolat à des coûts compétitifs, même si elle possède énormément de cacao et de coton…

Les chaînes de valeur mondiales sont aujourd’hui très différentes de celles qui prévalaient à l’époque où l’on produisait uniquement pour l’exportation. Elles sont plus complexes et le « made in » n’existe plus, dans la mesure où plusieurs pays interviennent dans un même processus de production. L’Afrique doit entrer dans cette chaîne en utilisant son marché intérieur comme atout majeur. Cependant, il ne s’agira évidemment pas d’une transformation locale de A à Z.

Mais que peuvent faire les pays dont l’agriculture est tournée en très grande partie vers l’exportation ?

Diversifier leurs stratégies agricoles, sans gâcher l’investissement consenti dans des produits d’exportation.

Les grands pays peuvent développer des stratégies industrielles basées sur l’émergence de la classe moyenne. Mais qu’en est-il des plus petits ?

Il y a des avantages à être petit quand on cible une activité spécifique. Prenez le Niger [producteur d’uranium] : certes, l’uranium est très difficile à transformer localement, mais ce pays dispose d’une position stratégique par rapport à la France, qui dépend à 70 % de l’énergie nucléaire. Il faut négocier un contrat allant dans le sens de la transformation locale d’un certain nombre de produits – pas nécessairement de l’uranium. Ce serait intéressant aussi pour la France, qui a besoin de stabilité et d’un Niger qui se développe.

Un peu le modèle chinois, « matières premières contre infrastructures » ?

Oui mais à condition que ces infrastructures soient réalisées dans l’intérêt de la transformation économique et non, comme c’est le cas parfois, pour le luxe.

UNECA infoOn parle ces derniers temps de capitalisme d’État. Est-ce nécessaire et souhaitable ?

Je pense que le modèle chinois ne peut pas se reproduire en Afrique. Le système politique de la Chine est très spécifique, et le développement y a été largement basé sur une capacité d’épargne très importante que l’Afrique, qui reste dépendante des financements extérieurs, n’a pas et n’aura pas.

Mais il y a des exemples chinois utiles, notamment dans le développement de stratégies industrielles, perdantes les premières années mais indispensables à long terme. Quand on dit que les Chinois copient et ne paient pas de droits de patente, il faut savoir que cela relève d’une stratégie qui passe d’abord par une forme de protection en attendant de pouvoir se mettre au diapason des pratiques internationales. Vous ne pouvez pas faire la course avec d’autres concurrents partis en avance, et aller aussi vite qu’eux.

Autre exemple : la notion de locomotive, avec les zones économiques spéciales, sorte d’îlots protégeant certaines activités de la confusion qui règne dans le système économique chinois. Mais il ne faut pas de zones de ce type partout. Les dirigeants africains doivent comprendre la nécessité de les concentrer sur certains pays, qui auront ensuite une influence positive sur la croissance des voisins. Ce sera la même chose dans beaucoup de domaines : dans l’éducation, nous avons besoin de quelques grandes écoles dans une poignée de pays, mais pas forcément partout ; dans le transport, de quelques hubs. C’est difficile à faire accepter.

Mais dans ce cas, faudra-t-il que tous les États disposent d’un droit de regard ?

Non, car sinon nous aurons un nouveau Air Afrique. C’est le secteur privé qui doit mener ces projets.

Plaidez-vous, vous aussi, pour davantage d’intégration régionale ?

D’abord, là encore, nous n’avons pas de véritable instrument de mesure de l’intégration. Nous en développons un en ce moment. Ensuite, les questions d’intégration ont été supplantées par celles liées au commerce et celles-ci l’ont été par les négociations internationales. Ce thème est donc devenu une sous-partie de la question des accords commerciaux mondiaux. Nous avons besoin d’éléments stratégiques : les infrastructures jouent ce rôle.

Dans tous ces projets se pose la question des financements.

Le continent n’est pas aussi dépendant de l’aide au développement qu’on le dit. La dépendance est très forte dans les pays les moins avancés mais, en termes de population, cela ne concerne que 100 millions de personnes sur 1 milliard. Notre situation financière est donc plutôt bonne.

Le continent n’est pas aussi dépendant de l’aide au développement qu’on le dit.

Mais avons-nous suffisamment de ressources domestiques ?

Non, et celles que nous avons ne sont pas assez utilisées. La CEA estime à 1 300 milliards de dollars [près de 950 milliards d’euros] les disponibilités financières actuelles. Par ailleurs, l’Afrique est passée [depuis le début des années 2000] de 1,8 % à 5,4 % des investissements directs étrangers internationaux. Je suis donc optimiste sur les possibilités de financement.

Existe-t-il une véritable pensée économique africaine ?

Je ne le crois pas. Mais il y a une nouvelle manière d’envisager l’Afrique qui peut provoquer le développement de cette pensée. Le premier pas, c’est l’Agenda 2063, qui sera lancé par l’Union africaine, la CEA et la Banque africaine de développement en 2014.