Économie

BAD : où en est le plan électricité d’Adesina ?

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Mis à jour le 2 juin 2021 à 16:41

Le complexe de Noor Ouarzazate est considéré comme le porte-drapeau de la stratégie solaire marocaine.. © Xinhua/SEPCO III/REA

Si l’action de la banque panafricaine a permis d’accélérer l’électrification du continent, elle doit encore mobiliser davantage opérateurs publics et investisseurs privés.

Soutien financier à la plus importante centrale solaire d’Égypte (Kom Ombo), aide à la structuration de projets en vue d’un appel d’offres en Algérie, réalisation de programmes régionaux comme l’initiative « Desert to Power » englobant onze pays du Sahel, lancement de fonds « verts »… Ce sont quelques exemples de l’action de la Banque africaine de développement (BAD) dans le secteur de l’énergie.

À son arrivée à la tête de l’institution en 2015, Akinwumi Adesina, reconduit pour cinq ans en août 2020, a fait de l’électrification du continent l’une des cinq priorités de la banque. « L’électricité, c’est l’équivalent du sang pour l’économie. Cette année, nous croissons de 3,6 % sans électricité ; si nous en disposions, nous afficherions des taux de croissance à deux chiffres ! », avait-il déclaré à Jeune Afrique en 2016. À la fois slogan et feuille de route, ces « high 5 » fixent des objectifs très ambitieux à l’horizon 2025.

Le charbon, c’est le passé. Les énergies renouvelables, l’avenir

Dans le domaine énergétique, il s’agit de contribuer à ajouter 160 GW de capacités électriques, à réaliser 130 millions de raccordements au réseau existant et 75 millions de connexions off-grid tout en apportant des modes de cuisson propres à 130 millions de foyers via une stratégie baptisée « Nouveau pacte pour l’énergie en Afrique » (New Deal for Energy in Africa, NDEA).

« L’Afrique a le taux d’accès à l’électricité le plus bas du monde, avec 570 millions de personnes privées de courant », a rappelé le patron de la BAD au début de 2021 lors d’une conférence virtuelle organisée en amont de la COP26 qui se tiendra en novembre. « Le charbon, c’est le passé. Les énergies renouvelables, l’avenir », a-t-il ajouté, insistant sur la nécessité d’accélérer la transition énergétique.

Ambitieuse stratégie

Mise en œuvre à partir de 2016, la stratégie NDEA, qui chiffre le besoin global d’investissement dans le secteur à un minimum de 30 milliards de dollars par an jusqu’en 2025, a déjà commencé à porter ses fruits, notamment à travers l’essor des énergies renouvelables et des projets transfrontaliers sur le continent.

Néanmoins, et même s’il existe un consensus pour reconnaître la difficulté de la tâche – dans un domaine marqué par une multiplicité d’acteurs et une certaine inertie –, la BAD doit encore muscler son action à plusieurs niveaux et accroître ses capacités financières. Point d’étape.

Côté positif, outre son caractère ambitieux qui génère un effet d’entraînement, la stratégie de la BAD enregistre des résultats tangibles.

Les investissements directs permettront d’ajouter environ 2,8 GW de capacités énergétiques

« La BAD identifie précisément ce qui doit être fait pour répondre aux besoins du continent, à savoir catalyser suffisamment d’investissements pour augmenter la production, encourager les partenariats public-privé (PPP), assurer la transition vers les énergies renouvelables et moderniser le cadre réglementaire », explique à Jeune Afrique Kevin Kariuki, vice-président de l’institution chargé de l’électricité, de l’énergie, du climat et de la croissance verte.

Ainsi, le montant approuvé par la banque panafricaine pour le secteur énergétique a fortement augmenté, passant de 5,1 milliards de dollars sur la période 2011-2015 à 7,2 milliards entre 2016 et 2020.

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Tournant « vert »

« Les investissements directs réalisés par la banque depuis 2016 permettront d’ajouter environ 2,8 GW de capacités énergétiques, dont 2 GW à partir des énergies renouvelables », met en avant le responsable kényan qui a rejoint la BAD en avril 2020 après une vingtaine d’années au sein de l’Industrial Promotion Services (IPS), la branche du Fonds Aga Khan pour le développement économique (AKFED) spécialisée dans le développement de projets industriels et d’infrastructures.

Un tournant « vert » qui s’observe aussi à travers un autre indicateur : alors que 33,7 % des projets approuvés sur la période 2012-2015 reposaient sur des énergies conventionnelles, cette part s’est réduite à 4,9 % entre 2016 et 2018 au profit des énergies propres (solaire et éolienne pour 62 %, hydraulique pour 27,8 % et géothermie pour 5,4 %), selon un rapport publié en novembre 2020 par l’unité d’évaluation indépendante de la BAD, appelée IDEV, qui a analysé la politique énergétique de la banque depuis 1999*.

Concrètement, la BAD a été partie prenante et financeur des derniers projets énergétiques structurants pour le continent, dont le parc éolien du lac Turkana au Kenya, le complexe solaire Noor Ouarzazate au Maroc, et le programme solaire Yeleen au Burkina Faso.

Elle publie également depuis 2018 un indice annuel de la réglementation de l’électricité afin d’inciter les États à améliorer l’environnement des affaires et les performances des opérateurs publics nationaux (les « utilities »).

La BAD a réussi à convaincre davantage de partenaires et de donateurs

Limité à 15 pays au départ, cet indice s’est étendu à 36 États dans sa dernière version (2020) avec l’ambition de couvrir l’ensemble du continent d’ici à trois ans. Désignant les meilleurs réformateurs (Angola, Éthiopie, Niger et Zimbabwe l’an dernier) mais aussi les auteurs de contre-performances (Rwanda et Sénégal à la même date), cet indice fonctionne comme un aiguillon, promouvant les bonnes pratiques en matière de législation, de régulation et de gouvernance.

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Un dernier motif de satisfaction tient à la capacité de la BAD à nouer des partenariats pour accélérer la mise en œuvre de sa stratégie. « La banque a réussi à convaincre davantage de partenaires et donateurs de contribuer aux différents dispositifs et plateformes existants », selon l’unité de l’évaluation indépendante. Cette dernière cite l’exemple du Fonds des énergies durables pour l’Afrique (SEFA), créé en 2011 avec le Danemark et abondé par l’Allemagne, les États-Unis, l’Espagne, le Fonds de développement nordique, l’Italie, la Norvège, le Royaume-Uni et la Suède.

Le taux d’accès à l’électricité en Afrique est passé de 42 % en 2015 à 54 % en 2019

« La BAD a été le premier partenaire de développement à annoncer en 2013 son soutien à Power Africa à travers un engagement de 3 milliards de dollars », rappelle le programme de la diplomatie américaine dévolu au continent, précisant que les deux parties ont signé en 2018 un accord pour renforcer leur coopération et formaliser le soutien des États-Unis aux actions de la BAD, y compris le fonds SEFA.

« Tous les financements effectués dans les projets d’électrification depuis 2016 permettront de raccorder plus de 15 millions d’Africains », résume Kevin Kariuki, rappelant que le taux d’accès à l’électricité sur le continent est passé de 42 % en 2015 à 54 % en 2019.

Décalage entre les ambitions et les réalisations

Cependant, côté négatif, la marge de progression reste importante. D’autant que certains pointent l’inévitable déception provoquée par la différence entre les réalisations et les (trop) grandes ambitions de départ. Un décalage visible tant sur le plan financier que matériel.

« La banque a bien augmenté le budget consacré au secteur énergétique depuis le lancement de la stratégie NDEA mais pas suffisamment pour atteindre les objectifs fixés par cette dernière », pointe l’évaluation indépendante, soulignant l’importance dans ce contexte de l’augmentation de capital historique de la BAD décidée en 2019.

Même constat concernant la mobilisation du secteur privé : alors que la banque espérait, avec ses engagements propres, déclencher un massif mouvement d’investissements complémentaires de 50 milliards de dollars sur les cinq premières années de la stratégie NDEA, force est de constater que le volume engagé jusqu’à présent est en-dessous des 10 milliards de dollars.

La BAD doit s’inspirer du travail de la diplomatie américaine autour de Power Africa

De même, sur le nombre de MW installés, de kilomètres de lignes de transmission construits, de personnes raccordées au réseau et de kit « off grid » déployés, on note des avancées indéniables mais qui ne permettront pas d’atteindre les objectifs affichés pour 2025.

Au-delà de cet écueil, deux autres faiblesses apparaissent. La première, interne, a été identifiée et est en passe d’être corrigée. Le changement de stratégie a en effet entraîné de nouveaux besoins en compétences, contraignant la BAD à former ses équipes et à recruter des talents, un processus enclenché en 2016 et toujours en cours.

Difficultés avec les dossiers politiques

La deuxième faille, externe, est présentée comme plus problématique : le faible degré de connaissance de la stratégie de la BAD au sein même de ses actionnaires régionaux, à savoir les États africains. Pour corriger le tir, l’institution est appelée à s’inspirer du travail de promotion accompli par la diplomatie américaine autour de Power Africa.

La coopération avec l’ensemble de nos partenaires doit être renforcée

Cet état de fait peut expliquer la lenteur des progrès réalisés dans l’amélioration du cadre réglementaire et la modernisation des opérateurs publics africains – une critique récurrente adressée à la BAD par certains détracteurs – tout autant que sa difficulté à peser dans certains dossiers lorsqu’ils prennent une tournure politique, comme dans le cas du projet Inga III en RDC.

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Concernant ce mégaprojet hydroélectrique – véritable serpent de mer mais qui, s’il aboutit, pourrait changer la donne en Afrique centrale et en Afrique australe –, l’institution, partisane d’une première mouture conçue sur une puissance installée de 4 800 MW, est prisonnière d’une position attentiste en l’absence de clarifications sur deux points. D’une part, la taille définitive du projet, les acteurs privés retenus par le gouvernement congolais plaidant pour une capacité de 11 000 MW, et, d’autre part, le financement des lignes de transmission.

« Notre stratégie est pertinente mais ne peut produire tous ses effets sans le renforcement de la coopération avec l’ensemble de nos partenaires, acteurs du secteur privé autant qu’États, afin que chacun joue son rôle », reconnaît Kevin Kariuki.

S’il ne nie pas les difficultés, le responsable de la BAD préfère mettre l’accent sur les bons signaux comme la multiplication des programmes renouvelables d’envergure aux niveaux national (au Maroc, en Égypte ou en Afrique du Sud), binational (via l’accord conclu en avril avec la Namibie et le Botswana pour créer de 2 à 5 GW d’énergie solaire) ou encore régional avec notamment l’initiative « Desert to Power » au Sahel (via laquelle des projets devraient aboutir cette année), seul moyen d’augmenter rapidement la production électrique à des tarifs compétitifs.

*Rapport « Evaluation of the AfDB’s Assistance to the Energy Sector (1999-2018): Refocusing Support for Improved and Sustained Energy Access in Africa », IDEV, novembre 2020.