Politique

Maroc-Espagne : Brahim Ghali, le chef du Polisario, peut-il être arrêté ?

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Par - à Casablanca
Mis à jour le 31 mai 2021 à 17:48

Brahim Ghali, le chef du Polisario. © PHILL MAGAKOE/AFP

Au cœur d’une crise majeure entre le Maroc et l’Espagne, le chef du Polisario va être entendu mardi 1er juin par la justice espagnole. Le point sur les accusations dont il fait l’objet et ce qu’il risque.

Alors que Brahim Ghali, comme l’a révélé Jeune Afrique, a été pris en charge par l’Espagne dans un hôpital de Logroño le 21 avril dernier, à la suite de complications liées au Covid-19 et sur demande d’Alger, le chef du Polisario est désormais « hors de danger ». Celui-ci sera donc interrogé mardi 1er juin à 10h30 par un juge d’instruction, Santiago Pedraz Gomez, de la Haute cour nationale espagnole, depuis l’hôpital où il a été admis et en vidéoconférence, dans le cadre de deux enquêtes.

La première est liée à une plainte pour « détention illégale », « tortures » et « lèse-humanité », déposée par Fadel Breika. Ce dissident du Polisario, naturalisé espagnol, accuse Brahim Ghali et quatre autres responsables du Polisario d’être responsables de son enlèvement et d’actes de tortures commises dans les camps de réfugiés sahraouis à Tindouf, en Algérie, entre le 18 juin et le 10 novembre 2019.

La seconde enquête découle d’une plainte déposée en 2016 par l’Association sahraouie pour la défense des droits de l’Homme (Asadedh), basée en Espagne, pour « génocide », « assassinat », « terrorisme », « tortures » et « disparitions » au cours des années 1970 et 1980. Le juge a cependant estimé qu’il n’y avait pas « d’indices clairs de la participation » de Brahim Ghali aux crimes décrits dans cette plainte. Il n’a donc ordonné aucune mesure préventive à l’encontre du leader du Front Polisario, comme la confiscation de son passeport.

Risque de fuite 

Difficile de dire quelle stratégie Brahim Ghali et son avocat, Manuel Ollé Sesé – un célèbre pénaliste -, vont adopter pendant l’instruction. Du côté des avocats d’origine marocaine exerçant en Espagne, on craint que Ghali se mure dans le silence et refuse de répondre aux accusations émises à son encontre.

Brahim Ghali a déjà fait deux fois faux bond à la justice espagnole, en 2013 puis en 2016

C’est au terme de cette instruction que le juge pourra prendre une décision cruciale : l’inculpation de Brahim Ghali et sa mise en détention provisoire. Les plaignants et leurs représentants vont en tout cas la réclamer, avec un argument de taille : le risque de fuite, très plausible, de Brahim Ghali, qui dispose encore de ses papiers d’identité. D’ailleurs, Ghali a déjà fait deux fois faux bond à la justice espagnole, en 2013 puis en 2016.

La plainte de Fadel Breika pourrait faire penser la balance contre Brahim Ghali. Au cours de son instruction, le juge va devoir démêler le vrai du faux entre la version du plaignant et celle du Polisario. Selon les responsables du mouvement, Breika aurait bel et bien été arrêté pour avoir « tenu des propos injurieux à l’encontre de responsables sahraouis » [propos toujours disponibles sur Internet, ndlr] avant d’être relâché étant donné qu’il ne pouvait pas faire l’objet de poursuites. Pour rappel, c’est dans le cadre de cette affaire que le juge a envoyé la police identifier formellement Brahim Ghali à l’hôpital de Logroño avant de le convoquer le 1er juin.

Le spectre de l’immunité diplomatique ?

Un autre élément, de taille, pourrait a contrario faire pencher la balance en faveur de Ghali. Lors de l’identification de ce dernier à l’hôpital, la police aurait découvert un passeport diplomatique algérien. Si cela était avéré, le juge pourrait alors décider de laisser repartir Brahim Ghali. Sur ce point, les journalistes espagnols s’écharpent encore, certains estimant que Ghali pourrait tout à fait être remis en liberté, d’autres jugeant au contraire qu’il ne pourra pas faire jouer son immunité, à l’instar du général Pinochet qui avait été placé en rétention obligatoire à Londres entre 1998 et 2000 et ce malgré son statut. D’autant que l’Espagne est très soucieuse de ne pas aggraver sa brouille avec le Maroc.

Du côté marocain justement, le ministère des Affaires étrangères, sous l’égide de Nasser Bourita, a publié le 31 mai une déclaration relative à la crise maroco-espagnole et destinée principalement à l’opinion publique espagnole. Si le Maroc « prend  note » de cette comparution, il estime que ceci n’est « pas le fond du problème ». Le royaume dénonce à nouveau un comportement hostile de l’Espagne et évoque un lien de confiance « brisé ».

Au-delà de la comparution de Brahim Ghali, les autorités marocaines attendent surtout une prise de position franche de l’Espagne sur la question du Sahara. Et précise que le Maroc n’a aucun problème avec le peuple espagnol, mais avec « la nuisance de certains milieux politiques ».

En réaction au communiqué marocain, le chef du gouvernement espagnol Pedro Sanchez a insisté sur l’importance de « véhiculer une attitude constructive envers le Maroc, mais aussi de rappeler que le voisinage et la relation bilatérale nécessaires entre les deux pays, doivent reposer, en premier lieu sur le respect, puis sur la confiance ».