Société

[Tribune] Tunisie et Covid-19 : plus de morts en un an que le colonialisme en 75 ans !

Mis à jour le 1 juin 2021 à 10:28
Kaïs Mabrouk

Par Kaïs Mabrouk

Professeur franco-tunisien de télécommunication dans plusieurs établissements universitaires en France, Tunisie et Russie, également Deputy CEO de Bouebdelli Education GROUP.

Le 13 mai 2021, à Ariana, comme ailleurs en Tunisie, les magasins et les cafés sont restés clos durant l’Aïd al-Fitr pour ralentir la propagation de Covid-19. © CHEDLY BEN IBRAHIM/NurPhoto/AFP

Le traité du Bardo, signé en 1881, a ouvert pour la Tunisie une ère de répression et d’exploitation telle que l’on espérait ne jamais en revoir. Pourtant, en un an de Colvid-19, le pays et une partie de sa classe dirigeante ont démontré que le pire est toujours possible.

Il y a peu, la Tunisie commémorait le 140e anniversaire de la signature du traité du Bardo. Le peuple, sous l’emprise de la dette colossale avait dû céder au colonialisme français, le 12 mai 1881 ! La suite, ce furent 75 années de répression, d’oppression, de violence, de viol, d’assassinat politique, de pillage des richesses pour payer l’ardoise laissée par un gouvernement gougnafier. L’histoire se répète, les sottises aussi.

La Tunisie s’apprête pour la nième fois à s’endetter depuis la révolution. Elle a dépassé son record historique d’endettement. La barrière fatidique des 100 % du PIB en dette extérieur est déjà derrière nous. Cette dette, dite souveraine, est toujours garantie par le peuple.

Pendant le règne Ottoman de Mustapha Bey (1835-1837), il n’existait aucune dette publique. La situation a radicalement changé sous le mandat de Mohamed Sadok Bey (1859-1882). Il s’engagea dans des réformes dispendieuses au niveau des structures étatiques et des politiques économiques. Sous le gouffre de la dette intérieure, la Tunisie se lança sur les marchés internationaux pour combler ses engagements. Les titres de la dette se vendaient allègrement à l’étranger. Ils firent le bonheur des Parisiens. Les banquiers réalisèrent de très bonnes affaires entre les commissions, les frais de courtage et le détournement. En quelques jours, tous les titres furent liquidés. Et les banquiers arrosaient la presse pour publier des informations rassurantes sur les réalités locales. Face aux profits monstrueux de certains et de leurs cupidités, la machine s’emballa et la suite appartient à l’histoire. Au final, c’est le peuple et lui seul qui finit par payer la facture.

140 ans après, le statu quo

Aujourd’hui, le décor a changé, mais la situation est quasiment la même. L’État s’est enlisé, les marquis se sont engouffrés et le peuple va souffrir. Récemment, une équipe a été dépêchée à Washington. L’objectif : convaincre les bailleurs de fonds de rallonger la corde. La situation économique est intenable. C’est une question de semaines, voire de mois. L’anarchie provoquée par la révolution et l’incapacité de la caste actuelle à gouverner ont conduit le pays à une situation désolante. La France, tellement mal aimée, est encore une fois notre première créancière. Décidément, notre destin commun semble indéfectible.

Après avoir réalisé des performances exceptionnelles face à la propagation du Covid-19 quand le monde entier était à genoux. Après avoir été salués par le monde entier sur les résultats obtenus en peu de temps avec peu de moyens. Après avoir été ovationnés pour notre engagement civique durant cette crise. Et après avoir été valorisés dans les médias les plus prestigieux au monde au sujet de notre créativité, rigueur, et habilité… nous voilà aujourd’hui avec l’un des taux les plus élevés au monde de contaminés pour 100 000 habitants. À date, la Tunisie semble épuisée après une année de bataille face à un fléau mondial. Nous ne comptons presque plus nos morts. Nous dénombrons à ce jour 12 623 décès déclarés ! Nous avons perdu en seulement une année beaucoup plus que tous les martyrs des soixante-quinze ans de guerre face au colon !

La Tunisie était l’un des pays les moins touchés mondialement par la pandémie. Le gouvernement Fakhfakh, poussé à la porte, avait laissé une situation cantonnée et maîtrisée. Le pays est aujourd’hui le plus impacté mondialement par les répercussions économiques, sociales et sanitaires.

Fourvoyer le FMI

À ce jour, des milliards de dollars seront nécessaires pour venir en aide au pays touché par le Covid et les mauvaises décisions. Des initiatives d’urgence ont déjà été recommandées par nos principaux bailleurs de fonds, le FMI, la Banque mondiale, la BAD… prônant une violence financière sans précédent, allant jusqu’à l’exigence d’un arrêt immédiat des subventions aux classes moyennes et des licenciements massifs dans la fonction publique. Nos illustres guichetiers sont partis avec des valises remplies de paperasse décrivant comment ils vont dépecer les acquis sociaux de la nation.

L’économie nationale est en pleine récession. La criminalité est à son paroxysme

Sur l’ensemble du territoire, des entreprises font faillite, des travailleurs sont au chômage et la société est lassée. Un sentiment de dépôt de bilan général règne. Les chaînes d’approvisionnement, le commerce et les voyages, sont au ralenti. La migration clandestine explose. L’économie nationale est en pleine récession. La criminalité est à son paroxysme. Sommes-nous déjà, sans en être conscients, dans l’œil du crash économique ?

Le courage et l’imagination nous ont toujours manqué. Le génie tunisien est muselé par une coterie veule. On est cornaqué par des doriotistes. Beaucoup de tohu-bohu, mais la transmutation s’est amorcée. La Tunisie est « dos au mur ». Autrement dit, plus de plan B. Tant que le robinet FMI est ouvert, le plan B est toujours là. Et l’ennemi du plan A, c’est le plan­ B.