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Mali – Soumeylou Boubèye Maïga : « Bah N’Daw tirait sa légitimité des militaires »

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Mis à jour le 31 mai 2021 à 19h13
Soumeylou Boubèye Maiga , Premier ministre Malien

Soumeylou Boubèye Maiga , Premier ministre Malien © Emmanuel Daou Bakary pour JA

« Pragmatique ». Ainsi se définit l’ancien Premier ministre Soumeylou Boubèye Maïga au lendemain du deuxième coup d’État au Mali, en moins d’un an. Il estime que sa candidature à la future présidentielle sera « dans l’ordre des choses ».

Ancien Premier ministre d’un pays qui vient de subir un deuxième coup d’État en moins d’un an, Soumeylou Boubèye Maïga se veut « pragmatique ». La décision de la Cedeao de suspendre le Mali de ses instances, mais l’absence de mise en place de sanctions économiques et la reconnaissance du coup de force mené par Assimi Goïta contre Bah N’Daw et son Premier ministre Moctar Ouane, ne semble pas l’émouvoir outre mesure. S’il juge qu’il aurait été « idéal de rester attaché à la charte de la transition », il estime aussi que, dans le contexte, l’essentiel est « d’avancer ».

Bah N’Daw, désormais écarté du pouvoir, ne trouve aucune grâce à ses yeux. Il « n’a rien fait depuis qu’il a prêté serment », lâche même l’ancien président de l’Alliance pour la solidarité au Mali-Convergence des forces patriotiques (Asma-CFP). À un an de l’échéance fixée par la charte de la transition, Soumeylou Boubèye Maïga est pressé de tourner cette page. Depuis plusieurs semaines, il semble déjà lancé dans la campagne pour la présidentielle qui doit se tenir à l’issue de la transition.

L’ancien Premier ministre multiplie les tournées à l’intérieur du pays : Kayes, Koulikoro, et, tout récemment, Nioro du Sahel, où il a tenté de renouer avec le chérif Bouyé Haidara. L’influent chef religieux, avec lequel il a longtemps entretenu des relations en dents de scie, avait été parmi les plus critiques à son égard, avant que Boubèye Maïga, visé par une motion de censure, ne finisse par jeter l’éponge et quitter la primature, en avril 2019.

Si l’on ne peut encore vraiment parler de réconciliation, peu de choses ayant filtré de l’échange entre les deux hommes, le simple fait que le chérif de Nioro ait accepté de le recevoir vaut signe d’apaisement, alors que Soumeylou Boubèye Maïga – considéré comme clivant et, en partie, isolé sur une scène politique en pleine recomposition – est engagé dans une véritable « opération de séduction » tous azimuts. Ce dernier assure d’ailleurs n’avoir « jamais été en conflit » avec le chérif de Nioro.

Nouveau coup de force des militaires, discussions autour de la nomination du futur Premier ministre de transition, avancée du processus électoral… Soumeylou Boubèye Maïga nous a reçu dans sa villa du quartier du Fleuve pour livrer sa vision de la crise politique et ses propres pistes de solution, alors que Bamako bruisse des rumeurs sur la manière dont va – ou doit – se dérouler la prochaine phase de la transition.

Jeune Afrique : Dimanche, à l’issue du sommet extraordinaire à Accra, les chefs d’État de la Cedeao ont suspendu le Mali de leurs instances, mais n’ont pas décidé de mettre en place de sanctions économiques. Ces décisions vous semblent-elles satisfaisantes ?

Soumeylou Boubèye Maiga : En réalité, la sanction prise n’est pas nouvelle. Même si elle n’a pas été appliquée en août dernier [2020], elle correspond au dispositif habituel de la Cedeao lors d’un coup d’État. Par ailleurs, la Cour constitutionnelle a rendu un arrêt qui confère à Assimi Goïta le statut de président de la République. À l’intérieur, comme à l’extérieur du pays, nous avons fait preuve de pragmatisme.

L’idéal aurait été de rester attaché à la charte de la transition telle qu’elle a été adoptée. Mais à ce stade, il ne sert à rien de vouloir un civil ou un militaire à la présidence. Le principal est de trouver l’unité au sein de l’exécutif et d’avancer pour sortir de la transition.

Le coup de force militaire du 24 mai aurait-il pu être évité ?

Qu’il y ait des rapports de force au sein d’une transition, ce n’est pas nouveau. Néanmoins, l’opinion a été surprise par la brutalité de ce qui s’est passé à la suite du remaniement ministériel. Nous étions loin d’imaginer que les contradictions avaient atteint un tel niveau de tension.

Au sein de l’Asma-CFP, ayant conscience de la fragilité de la transition qui est conduite par des acteurs hétéroclites – du Mouvement du 5 juin-Rassemblement des forces patriotiques (M5-RFP) à l’armée –, nous avons toujours estimé qu’il fallait éviter toutes tensions intermédiaires qui pourraient compliquer le déroulement de la transition.

Concrètement, selon vous, à qui revient la faute ? 

Nous ne comprenons pas les réelles motivations qui ont conduit à limoger Sadio Camara et de Modibo Koné [ministres de la Défense et de la Sécurité dans le précédent gouvernement, mis à l’écart dans le gouvernement présenté le 24 mai]. Ils comptent parmi les acteurs les plus importants du 18 août. Bah N’Daw a fait une erreur d’appréciation.

Ces deux colonels n’ont jamais été étiquetés comme étant une entrave au processus de transition. Ce limogeage les a mis en totale insécurité, puisqu’il ne faut pas oublier qu’en faisait le coup d’État du 18 août, ils ont contrarié de nombreux intérêts tant au sein de l’armée que de la société civile. Les sortir du gouvernement revenait à les jeter en pâture à leurs adversaires.

In fine, je pense que si ce limogeage avait prospéré, il aurait mis en danger non seulement les intéressés mais aussi tous les soutiens civils qui les ont accompagnés.

Beaucoup critiquaient la « militarisation de l’appareil d’État ». Bah N’Daw n’a-t-il pas tenté de répondre à ces craintes ?  

Il tirait sa légitimité des militaires. Par conséquent, la logique aurait voulu qu’il entretienne une relation plus étroite avec eux. Il fallait remanier le gouvernement en faisant entrer de nouvelles personnalités provenant de différentes forces politiques et sociales du pays. Mais le président pouvait le faire sans toucher aux deux colonels. En tout état de cause, les militaires sont une composante essentielle du processus de transition, puisqu’ils sont à l’origine de ce qui est arrivé le 18 août. Et qu’il en sont les garants.

Le M5, qui demandait il y a encore quelques jours la dissolution du Comité national de transition (CNT) en accusant cette instance d’être « illégitime », se dit aujourd’hui prêt à coopérer avec les militaires. Le mouvement a même proposé le nom de Choguel Maïga, qui préside son comité stratégique, pour prendre le poste de Premier ministre. Cette posture est-elle cohérente ? 

Je ne porte pas de jugement sur ce qui se passe au sein des autres formations. Pour moi, la solution n’est pas de dissoudre le CNT, mais de le rendre plus inclusif. Et ce n’est pas insurmontable. Si élargir le CNT aux partis politiques et aux organisations de la société civile peut permettre d’apaiser les tensions et apporter plus d’inclusivité, alors il faut le faire.

La première phase de la transition, qui s’est brutalement achevée il y a une semaine, a-t-elle permis d’avancer sur certains des dossiers principaux ? 

L’ancien président Bah N’Daw n’avait rien fait depuis qu’il avait prêté serment. Nous avons accusé beaucoup de retard dans la mise en place d’un calendrier précis sur les réformes nécessaires qui doivent permettre la conduite des élections.

Lors de sa prestation de serment, Bah N’Daw s’était solennellement engagé à mettre en place le comité de suivi des conclusions du Dialogue national inclusif, qui englobait l’ensemble des réformes ayant fait consensus dans le pays. Neuf mois après, il n’y a rien.

Nous sommes à dix mois de la fin de la transition, et on ne peut pas garantir que le calendrier électoral sera respecté. Dans un pays aussi vaste, en proie à l’insécurité, cela demande une préparation rigoureuse. Ce qui n’a pas été fait.

Le Premier ministre Moctar Ouane avait pourtant présenté un plan gouvernemental censé être la feuille de route du gouvernement de transition. Ce plan n’était-il pas à la hauteur ? 

Nous avons toujours été un peu intrigués par l’inadéquation entre les tâches énumérées dans ce plan et la durée de la transition. Pour nous, cela n’était pas tenable. Vous ne pouvez pas présenter un plan dans lequel certaines mesures demandent plusieurs années avant d’être effectives alors que la durée de votre mandat est de dix-huit mois.

Au sujet des élections, il était particulièrement ambitieux de vouloir organiser cinq scrutins en trois mois – référendum, présidentiel, législatif, communal, élections locales et régionales – dans un pays où il y a de l’insécurité à tous les niveaux. C’était un défi impossible à relever.

Que fallait-il faire, dans ce cas ?

La transition devait identifier ses priorités et mettre en œuvre les réformes compatibles à son agenda, en laissant le soin aux futures autorités de mener celles de plus long terme, par la suite. J’ai toujours estimé que le prochain mandat présidentiel serait, au moins en partie, une sorte de prolongement de la transition.

Le futur président doit mettre en place ce qui n’a pas pu être fait pendant la transition. Pour cela, il devra s’appuyer sur les forces politiques et sociales les plus représentatives, les représentants de la société civile et ceux des forces armées, de manière à assurer aux institutions un socle de soutien assez large et inclusif pour que le pays puisse avancer.

La création d’un organe unique et indépendant pour la gestion du processus électoral, qui était une demande du Dialogue national, a été abandonnée par le précédent gouvernement, au motif que le temps manque d’ici à la fin de la transition. Est-ce la bonne décision ?

Il aurait fallu trouver une réforme intermédiaire. La reconduction du schéma dans lequel nous étions n’est pas une réponse aux exigences d’élections libres et transparentes acceptées par tous. L’un des problèmes majeurs est de trouver le moyen de garantir l’intégrité du vote et la conformité des résultats dans les villages. À défaut de mettre en place l’organe unique, on peut donner plus de pouvoir à la Commission électorale nationale et indépendante (Ceni) dans la centralisation des résultats et leurs proclamations.

Les prérogatives de la Cour constitutionnelle doivent se limiter aux contentieux électoraux et l’Administration territoriale doit désormais avoir qu’un rôle d’assistance et d’appui de la Ceni dans l’organisation des scrutins.

Pensez-vous que les élections – la présidentielle, les législatives, les communales… –  pourront se tenir en février 2022 ?

Elles doivent se tenir à cette date. Le pays a besoin d’institutions qui tirent leur légitimité du suffrage universel. Une transition n’est jamais adossée à des forces homogènes et structurées, et elle est très souvent traversée par des contradictions internes. Nous devons nous concerter et déterminer quelles sont les élections indispensables pour doter le pays d’institutions crédibles et légitimes.

Les deux consultations électorales ne posant aucun problème quant au mode de scrutin sont le référendum constitutionnel et les élections présidentielles. Avec le temps restant, nous devons nous limiter à ces deux scrutins.

Serez-vous candidat à l’élection présidentielle ?

Mon parti est déjà en pré-campagne. Nous inscrivons notre action dans la proximité, c’est pour cette raison que je suis en permanence en déplacement. Nous allons au plus près des populations pour identifier leurs problèmes, y trouver des solutions ensemble et améliorer la situation globale du pays. Notre parti présentera un candidat et, si le choix se porte sur moi, cela sera dans l’ordre des choses.

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