Politique

[Tribune] Sahel : il faudra négocier avec les groupes jihadistes

Mis à jour le 3 juin 2021 à 08:24
El Boukhary Mohamed Mouemel

Par El Boukhary Mohamed Mouemel

Colonel (e/r) de l'armée mauritanienne, ancien conseiller du chef d'état-major des armées chargé de la communication

Des militaires français de l’opération Barkhane à Kidal, dans le nord du Mali, en 2018

Après le nouveau coup d’État, le président français a mis en garde le Mali contre toute dérive « islamiste radicale ». Mais le dialogue avec les organisations jihadistes au Sahel apparaît aujourd’hui inéluctable.

Dans les guerres complexes d’aujourd’hui, il y a rarement vainqueur ou vaincu. Plus les conflits armés perdurent et gagnent en intensité, plus ils perdent en popularité, et leur financement sur le dos du contribuable devient problématique. C’est l’une des raisons qui explique la raréfaction des guerres conventionnelles intra-étatiques. La lutte contre le terrorisme doit, elle aussi, être perçue sous cet angle. La conduire en misant sur la puissance militaire a montré ses limites.

Aujourd’hui, les enjeux et les défis stratégiques des pays sont multiples et variés et sont d’abord liés à la compétition entre les grandes puissances. Ils n’impliquent pas forcement des frictions ou des ruptures radicales et violentes et il y a toujours entre les adversaires des rapports d’interdépendance et des passerelles de dialogue de plusieurs ordres : économiques, financiers, diplomatiques… Pour les Américains et leurs alliés occidentaux, il y a des impératifs et des cibles prioritaires  : la Chine, les pays émergents, le changement climatique, l’après Covid-19, un nouvel accord de dénucléarisation avec l’Iran, les champs d’application du multilatéralisme… Dans ce contexte, « guerroyer contre le terrorisme » passe au second plan, serions-nous tentés de dire. Mais c’est aller un peu trop vite en besogne.

Situations intenables

La complexité de la lutte contre le terrorisme, le caractère mutant du concept et sa gravité le rendent omniprésent dans toutes les politiques comme dans la réflexion stratégique. C’est pourquoi les deux puissances occidentales les plus engagées en la matière, sur des fronts extérieurs, sont en train de revoir leur approche.

Les Américains se rendent compte que, contrairement à la vision va-t-en guerre de Bush « junior », il est impossible d’éradiquer le terrorisme en lui opposant uniquement la puissance militaire, même si celle-ci est bien supérieure à l’ennemi.  Après moult hésitations et tergiversations, ils procèdent actuellement à la mise en place du processus final de retrait de leurs troupes de l’Afghanistan. Mais l’opération semble assez laborieuse. Si l’administration américaine ne veut pas lâcher le régime afghan et ses alliés locaux, elle pense en même temps aux moyens de composer avec les Talibans. Un dilemme difficilement tenable, et qui pourrait être lourd de conséquences.

L’effort de guerre des Français au Sahel est trop coûteux pour être soutenu plus longuement

De leur côté, les Français ressentent une pression de plus en plus insupportable au Sahel.  Leur effort de guerre dans cette région est trop coûteux pour être soutenu plus longuement. Le réajustement du dispositif Barkhane est engagé depuis plusieurs mois et tout portait à croire qu’il serait allégé rapidement. Toutefois, la mort subite d’Idriss Déby, le grand allié militaire de la France dans la sous-région, pourrait retarder l’échéance.

Un dialogue qui s’impose

Une présence d’Emmanuel Macron  aux obsèques de l’ancien président tchadien en dit long sur l’intérêt qu’accorde la France à l’après Idriss Déby. Alors qu’en février dernier, le président français avait participé au sommet du G5 Sahel de N’Djamena par visioconférence, invoquant « la crise sanitaire » – alors qu’il avait déjà été contaminé par le Covid-19 deux mois plus tôt –, il s’est cette fois rendu sur place.

L’appel du président à un dialogue inclusif entre Tchadiens prononcé à cette occasion devrait être vu comme un message d’apaisement général. Il s’adressait implicitement à tous les acteurs impliqués dans les conflits armés au Sahel, dont les mouvements armés et les groupes rebelles actifs dans d’autres pays, notamment au Mali, au Niger et au Burkina Faso.

La France ne pourra pas continuer à ignorer cette évidence, déjà largement intégrée par les Américains

Il serait illogique d’exclure les groupes « jihadistes » de ces échanges, alors que ceux-ci sont les plus actifs, les mieux structurés et les plus efficaces sur le terrain. Dialoguer avec eux s’impose. La France ne pourra pas continuer à ignorer ou rejeter cette évidence déjà largement intégrée par ses alliés américains, et mise en application par ses partenaires sahéliens les plus concernés par la lutte contre le terrorisme, notamment les autorités maliennes et burkinabè.

Et le terrorisme qualifié, à tort ou à raison, « d’islamiste » n’est plus l’unique ennemi qui menace l’Occident et le monde en matière de guerre asymétrique. L’occupation du Capitole par les partisans de Donald Trump, la poussée de l’extrême droite, des mouvements populistes, de la xénophobie à travers la planète sont autant de facteurs crisogènes qui font le lit d’un extrémisme violent et d’un terrorisme amorphe, aux couleurs multiples : « blanc » en Europe et en Amérique, « jaune » en Asie, ethniciste, tribaliste ou religieux en Afrique et dans d’autres régions du monde.

Y faire face requiert la mise en œuvre d’approches, stratégique et tactique, multidimensionnelles. Au delà de la puissance militaire, le dialogue et la négociation doivent être favorisés. Mais la lutte contre le terrorisme n’est pas épargnée par le « deux poids, deux mesures ». Si les opinions publiques occidentales pourraient accepter de dialoguer avec des suprémacistes blancs, les négociations avec des terroristes « islamistes » seront beaucoup plus controversées.