Diplomatie

Mali : Ouattara, Gnassingbé, Condé… Entre Bah N’Daw et Goïta, comment les présidents se positionnent

Réservé aux abonnés | | Par Jeune Afrique
Mis à jour le 28 mai 2021 à 18h29
Assimi Goïta et Bah N’Daw lors de la cérémonie de prestation de serment, le 25 septembre 2020, à Bamako.

Assimi Goïta et Bah N'Daw lors de la cérémonie de prestation de serment, le 25 septembre 2020, à Bamako. © © Amadou Keita/REUTERS

En première ligne depuis le coup de force d’Assimi Goïta, les chefs d’États ouest-africains se réunissent le 30 mai à Accra pour débattre d’éventuelles sanctions à l’encontre du pouvoir malien. Jeune Afrique livre les coulisses de ces négociations.

Le réseau téléphonique des chefs d’État de la Cedeao aura rarement été aussi encombré que cette dernière semaine. Depuis le coup de force du vice-président Assimi Goïta, qui a poussé Bah N’Daw et Moctar Ouane à la démission après les avoir démis de leurs fonctions le 25 mai, les présidents sont en première ligne pour tenter de régler cette nouvelle crise politique à Bamako.

Selon nos informations, Alassane Ouattara est particulièrement impliqué dans ce dossier. L’Ivoirien a parlé à Assimi Goïta depuis le coup d’État et prépare activement le sommet spécial de la Cedeao consacré à la crise malienne qui aura lieu à Accra le 30 mai. Il s’est aussi entretenu avec certains de ses pairs ouest-africains, allant jusqu’à interrompre à plusieurs reprises le conseil des ministres qu’il présidait mercredi 26 mai pour leur parler au téléphone.

Un trio Ouattara-Jonathan-Akufu-Addo

Déjà très impliqué lors du coup d’État d’août dernier – il était à l’époque, comme le Burkinabè Roch Marc Christian Kaboré, en passe d’être réélu pour un nouveau mandat -, Alassane Ouattara est un des partisans d’une ligne dure au sein de la Cedeao, favorable à l’application de sanctions à l’encontre de Goïta et du pouvoir malien, représenté par l’ex-junte ayant renversé Ibrahim Boubacar Keïta en 2020.

Selon nos sources, Alassane Ouattara, qui a prévu de se rendre au sommet d’Accra, est en contact très régulier avec le Ghanéen Nana Akufo-Addo, qui exerce actuellement la présidence de la Cedeao et est officiellement en pointe sur le dossier malien, mais aussi avec le Nigérian Goodluck Jonathan, le médiateur de l’organisation, qu’il connait et apprécie.

Depuis Conakry, Alpha Condé s’est lui aussi tenu très informé de la situation à Bamako. Le Guinéen, qui assistera au sommet d’Accra par visioconférence, a pu discuter avec Assimi Goïta à deux reprises, avant et après le 25 mai, lors d’appels auxquels le Congolais Denis Sassou N’Guesso a également participé. Condé et Sassou N’Guesso ont notamment souhaité s’assurer que Bah N’Daw et Moctar Ouane étaient correctement traités lors de leur courte détention au camp militaire de Kati.

Faure Gnassingbé, médiateur en échec

Selon nos sources, un autre pilier de la Cedeao, Faure Gnassingbé, a suivi de très près le bras de fer entre Assimi Goïta et Bah N’Daw. Ces dernières semaines, le Togolais, qui entretient de bonnes relations avec le vice-président malien depuis le coup d’État d’août 2020, s’était même posé en médiateur entre les deux hommes, qui s’affrontaient en coulisses autour de la formation du nouveau gouvernement malien.

En visite à Bruxelles, Faure Gnassingbé s’était encore entretenu au téléphone avec Bah N’Daw aux alentours du 20 mai et lui avait conseillé de patienter avant d’annoncer une nouvelle équipe ministérielle et de consulter au maximum Assimi Goïta. Le président malien lui avait assuré qu’il suivrait son conseil et qu’il ne nommerait pas de gouvernement avant l’arrivée à Bamako d’une mission de la Cedeao, alors prévue pour le 25 mai.

« Bah N’Daw n’en a fait qu’à sa tête. Il a été têtu et n’a pas été un bon stratège »

Faure Gnassingbé avait transmis ce message au Nigérien Mohamed Bazoum (qui se rendra à Accra le 30 mai, comme Kaboré mais à l’inverse de Macky Sall, représenté par sa ministre des Affaires étrangères Aïssata Sall) et à Nana Akufo-Addo, lesquels étaient aussi en visite à Bruxelles et séjournaient dans le même hôtel.

Le passage en force de Bah N’Daw

Mais l’activisme du Togolais n’aura pas suffi à déminer la situation. Devançant l’arrivée de la Cedeao prévue le 25 mai, Bah N’Daw a en effet choisi d’appliquer sa stratégie visant à réduire le pouvoir des ex-putschistes au sein du nouveau gouvernement. Selon nos informations, le président malien souhaitait en premier lieu écarter Ismaël Wagué, alors ministre de la Réconciliation nationale. Mais Assimi Goïta s’y est fermement opposé.

Toujours selon nos sources, le vice-président a posé son veto et accepté, au maximum, que Wagué soit désigné pour occuper un autre portefeuille que celui de la Réconciliation nationale. Si Goïta est alors parvenu à sauver ce dernier, Bah N’Daw a décidé d’écarter deux autres membres de l’ex-junte : les colonels Sadio Camara (Défense) et Modibo Koné (Sécurité). Le lendemain, Assimi Goïta, excédé, est passé à l’action et, le 26, Bah N’Daw a démissionné sous la contrainte.

« Bah N’Daw n’en a fait qu’à sa tête. Il a été têtu et n’a pas été un bon stratège », résume un proche de Faure Gnassingbé, lequel estime que l’ancien président malien n’a pas respecté les engagements qu’il avait pris auprès de lui. Selon nos informations, Alpha Condé est sur la même longueur d’onde : s’il voit d’un mauvais œil le coup de force d’Assimi Goïta, il n’a guère apprécié l’attitude de Bah N’Daw, qu’il assimile à une tentative de passage en force contraire aux engagements pris auprès de ses pairs ouest-africains.

Les chefs d’État devraient insister sur la nécessité de conserver une présidence et une primature civiles

Consensus à Accra

« Les chefs d’État de la Cedeao n’ont pas vraiment d’autre choix que de condamner la prise du pouvoir de Goïta. S’ils le laissent faire, cela constituerait une jurisprudence dangereuse et un terrible recul démocratique dans la région. Mais ils ne vont pas non plus pousser trop fortement pour un retour en fonction de Bah N’Daw, dont l’attitude a beaucoup déplu », résume un diplomate ouest-africain.

Inquiets de la situation sécuritaire régionale, les présidents ouest-africains – en particulier sahéliens – craignent en outre d’accentuer l’instabilité malienne en appliquant des sanctions. Selon nos informations, Nana Akufu-Addo et ses homologues devraient surtout insister le 30 mai à Accra sur la nécessité de conserver à Bamako une présidence et une primature civiles, ainsi qu’un gouvernement ouvert aux partis politiques (et notamment au Mouvement du 5 juin-Rassemblement des forces patriotiques, qui a proposé Choguel Maïga pour la primature).

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