Politique

[Tribune] Israël-Palestine : le Qatar à la rescousse

Mis à jour le 1 juin 2021 à 16:28
Sébastien Boussois

Par Sébastien Boussois

Docteur en sciences politiques, spécialiste des relations euro-arabes et collaborateur scientifique du Cecid (Université libre de Bruxelles), auteur de « Emirats arabes unis, à la conquête du monde » (éditions Max Milo).

Après les bombardements israéliens sur Gaza, le 25 mai 2021 © Mohammed Salem/REUTERS

Après les récents affrontements entre Israël et le Hamas, Doha finance la reconstruction et l’aide humanitaire dans la bande de Gaza. Et pourrait jouer un rôle croissant dans les négociations entre les deux parties.

Depuis des années, la situation humanitaire à Gaza n’est ni glorieuse ni enviable pour personne, mais elle s’inscrit au fond dans un long processus de dégradation inéluctable depuis le retrait d’Israël en 2005, la prise du pouvoir par le Hamas en 2007 et la transformation du petit territoire surpeuplé en une bombe à retardement qui n’en finit plus de s’enflammer. Personne n’est parvenu à trouver une solution durable et acceptable par tous alors, de temps en temps, la situation explose avant de revenir à chaque fois à la « normale ».

À chaque guerre, on tire, on frappe, on tue, on détruit et, à chaque fois, on reconstruit l’impossible. Jusqu’à la prochaine. Et les Gazaouis continuent de vivre dans la précarité pendant que les Israéliens se sentent en insécurité permanente. Le cessez-le-feu négocié récemment entre Israël et le Hamas par l’Égypte et le Qatar est provisoire. Pendant ce temps, États-Unis, Union européenne, Nations unies et Qatar en tête tentent de maintenir Gaza à flot, justement par faute de solution définitive trouvée par la communauté internationale.

Cycle sans fin

Pour certains, la solution « définitive » serait d’éradiquer le Hamas. Israël a en effet potentiellement les moyens de le renverser et d’en finir avec lui. Mais, craignant l’après, il s’en abstient, quitte à négocier le calme de temps en temps avec l’organisation islamiste plutôt qu’avec l’Autorité palestinienne, sans autorité et déjà sous globe. Car la plus grande des hantises de Tel-Aviv serait l’avènement d’un nouveau mini-califat à ses frontières, avec l’Iran en sous-main. Entre la peste et le choléra, le non-choix est fait.

La volonté d’intégrer le Hamas dans le jeu démocratique fait peur à tout le monde

On ne veut pas de la guerre avec le Hamas mais veut-on de la politique pour autant ? La volonté d’intégrer le Hamas dans le jeu démocratique fait peur à tout le monde, Autorité palestinienne en tête. Et pour être clair, reporter sans fin les élections palestiniennes comme l’a fait Mahmoud Abbas dernièrement pour la énième fois a clairement mis le feu aux poudres et « contrarié » l’organisation islamiste, qui est repartie au charbon.

Parallèlement, face à l’effondrement de la légitimité de l’Autorité palestinienne retranchée à la Mouqata’a, à Ramallah, avec un Mahmoud Abbas inexistant ou presque, incapable de hausser la voix face à la colonisation, les expulsions de Palestiniens de Sheikh Jarrah et d’ailleurs, le Hamas, mis hors jeu politiquement, est de nouveau apparu pour beaucoup comme le seul garant de la protection de « son » peuple hors-Gaza.

Un mirage ! Car en retour, le cycle sans fin est reparti : les Gazaouis ont eu droit aux bombes et les Israéliens à une nouvelle pluie de roquettes. Bilan global de la guerre des 11 jours : Gaza détruite à nouveau, Israël terrorisé plus que jamais par l’arsenal du Hamas, un Netanyahou ragaillardi et des bailleurs de fonds qui se sont déjà proposés pour voler au secours de Gaza, faute de meilleure idée et de poids.

On poursuit donc la « gestion » du fait gazaoui en dépit de mieux par du refinancement permanent. Et cela ne vient pas de Ramallah, qui est aux abois malgré la manne déversée depuis des décennies et la corruption. L’Autorité palestinienne, malgré des accords où elle garantissait la reprise en main de la gestion de Gaza, peine à rémunérer l’administration du territoire géré par le Hamas. La situation quotidienne est désastreuse pour les deux millions d’habitants de ce minuscule territoire de 365 km2. Du coup, d’autres bailleurs de fonds, des soutiens financiers du monde entier, avec l’accord d’Israël, parviennent tout de même à Gaza pour y remédier.

500 millions de dollars de Doha

Reconstruire et rendre un peu moins mauvais le sort des Gazaouis, c’est la question qui revient à l’issue de chaque guerre : l’Europe, les Nations unies, les États-Unis et le Qatar en tête ne font que cela depuis des années, sans rien régler, hélas, au problème fondamental. Mais devrait-on ne rien faire en aval parce qu’en amont l’on a été impuissant ? Doha a une carte à jouer au moins sur la bande de Gaza.

En février 2021, l’Union européenne et le Qatar promettaient le financement, à hauteur de 70 millions d’euros, de la construction d’un gazoduc entre Israël et la bande de Gaza, afin de venir à bout des ruptures régulières d’alimentation et d’approvisionnement en électricité de la région. Et depuis 2018, les financements qataris ont permis de faire passer l’électricité à Gaza de 2 heures à 16 heures par jour, en partenariat avec les Nations unies et Israël. Mais aussi d’assurer un revenu décent à près de 130 000 familles sur place.

Doha prendra probablement de plus en plus d’importance dans la négociation d’une solution à Gaza

Dernièrement, Doha a promis 500 millions de dollars supplémentaires pour la reconstruction et à destination de la population. Loin d’être un blanc-seing au Hamas, c’est avant tout la volonté d’aider à minima les Gazaouis, dans un contexte global où le Qatar tente de se positionner comme médiateur de crises internationales (Afghanistan, Libye, Kenya-Somalie). On ne peut décemment résumer Gaza au Hamas. Et les financements sont destinés à des fins humanitaires, pas à approvisionner l’organisation islamiste en armes.

Les habitants les plus pauvres de Gaza reçoivent 100 dollars par famille. Au cours des dix dernières années, le Qatar a fait construire 42 000 logements, hôpitaux et routes. L’hôpital Hamad, qui prodigue soins et rééducation et a réalisé à lui seul 70 000 consultations et opérations en 2020, a malheureusement été endommagé lors des récents bombardements israéliens. Le Croissant-Rouge du Qatar, responsable de nombreuses activités humanitaires, a également été visé lors de ces attaques.

Dans l’avenir, et afin de prévenir d’autres crises, le Qatar prendra probablement de plus en plus d’importance dans la négociation d’une issue durable, en partenariat avec les États-Unis, Israël et les Nations Unies. Doha avait déjà travaillé activement avec le Hamas et les Israéliens pour négocier les précédents cessez-le-feu ces dernières années.

Mais il faudra prendre les devants et fournir une plateforme durable et crédible permettant à des adversaires de longue date de se parler et d’essayer de résoudre les conflits de manière pacifique. C’est tout ce que l’on peut souhaiter dans un premier temps pour régler le dossier de Gaza, avant de se pencher étape par étape tous les autres problèmes, qui rendent impossible une solution globale à l’éternelle « question palestinienne ». Mais ça, c’est encore une autre histoire.