Société

[Tribune] Violences en Côte d’Ivoire : l’« étranger », éternel bouc émissaire

Mis à jour le 30 mai 2021 à 16:26
Gauz

Par Gauz

Écrivain ivoirien, auteur de "Debout payé" (2014), "Camarade papa" (2018), et "Black Manoo" (2020).

Abidjan, en novembre 2002. © ISSOUF SANOGO/AFP

Difficile d’expliquer la nouvelle flambée de violences xénophobes qui vient d’embraser la Côte d’Ivoire. Mais le combustible est toujours le même : le mot « étranger », répété comme un mantra jusqu’à la nausée.

Anthropo, socio, ethno, toutes les études en « logie », toutes leurs combinaisons (anthropo-socio, socio-ethno, ethno-anthropo, etc.) et même économie… J’ai tendance à lire des thèses pour me détendre (personne n’est parfait) et rester au contact de la production universitaire de mon pays. Je peux donc affirmer que le sujet des violences xénophobes en Côte d’Ivoire est une star des soutenances.

Je vous épargne la logorrhée universitaire souvent indigeste pour vous en dire succinctement ce que j’en tire au regard de la dernière flambée. Entre l’urbain et le rural, une grande différence saute aux yeux sur l’origine de ces crises. Depuis San Pedro en 1998 (oppositions entre Kroumen et Burkinabés), dans les régions et les villages, la cause quasi exclusive des violences est toujours concrète, tangible, solide sous les pieds : la terre ! Sa possession et son exploitation sont au centre de tous les affrontements.

La problématique du foncier rural est le serpent de mer qu’étirent tous les pouvoirs depuis la colonisation. On peut dire sans se tromper qu’il est l’enjeu réel sur lequel s’est nouée la crise qui a secoué le pays à partir de 2002, dont le point d’orgue fut la guerre de 2011. En « brousse », les choses sont donc « claires ». Même si les réponses à y apporter peuvent être « complexes », les politiques devraient faire un peu comme moi, se pencher plus souvent sur le travail excellent et foisonnant des chercheurs pour éclairer leur lanterne. Je vais même plus loin en disant que la résolution des problèmes fonciers ruraux est le chemin par lequel la Côte d’Ivoire trouvera la réconciliation et la paix.

Bien avant les réseaux sociaux

En ville, les violences xénophobes relèvent de raisons qui sont difficilement lisibles. Même si tout le monde admet qu’un certain nombre de conditions doivent être réunies pour qu’elles éclatent, on est à peu près sûr que, dans le cadre urbain, les mêmes causes n’ont pas les mêmes effets. Un appel comme celui de cette fameuse influenceuse qui a mis le feu aux poudres il y a quelques jours aurait pu être lancé la semaine précédente sans lever un seul sourcil d’un habitant d’Abobo.

Il existe des précédents encore plus violents, plus incompréhensibles et qui datent d’une époque où n’existaient pas les réseaux sociaux mis à l’index. Souvenons-nous de cette chasse aux Ghanéens à cause d’un simple match de football (Asec vs Ashanti Kotoko, octobre 1993). Souvenons-nous des rumeurs de « sexes disparus » qui ont régulièrement provoqué le lynchage aveugle de Haoussa (déjà !) dans différentes villes. Souvenons-nous en 1958, avant l’indépendance, les Dahoméens et les Togolais ont subi à Treichville une ire populaire de la même violence. Principalement enseignants et agents administratifs, ils ont été désignés responsables de la situation des chômeurs (pour la plupart sans diplômes) et ont été pourchassés jusqu’à l’exil.

Si le poisson pourrit par la tête, ce peuple est en train de pourrir par ses leaders

On nage dans l’absurde total, pourtant pas de nœuds à se faire au cerveau pour comprendre ce qui s’est passé à Abobo. La pauvreté ? Elle est générale. Le taux d’analphabétisme ? Les plus de 80 % (selon le recensement de 2014) du Gontougo, du Bafing ou du Tchologo donnent le vertige. Le pourcentage « d’étrangers » ? Il n’y a rien eu à Adjamé. Le niveau intellectuel de la Jeanne d’Arc d’Abobo et des leaders d’opinion sur les réseaux sociaux ? Les QI de moules sont légion au-dessus de 100 000 abonnés…

Mon idée pour expliquer ces crises de la bêtise en réunion est simple. Chaque situation du genre trouve son alchimie propre pour faire brûler le foyer. Mais le combustible est le même, toujours : étranger. Si la « fièvre xénophobique » est si récurrente et violente, c’est parce que le mot « étranger » est une sorte de mantra répété jusqu’à la nausée, au nom de tout et n’importe quoi, depuis bien trop longtemps par tout ce que ce pays a compté comme personnel politique. Si le poisson pourrit par la tête, ce peuple est en train de pourrir par ses leaders.