Politique

Maroc : Karima Benyaich, la diplomate au cœur du bras de fer entre Rabat et Madrid

Réservé aux abonnés | | Par
Mis à jour le 28 mai 2021 à 18h29
L’ambassadrice du Maroc en Espagne Karima Benyaich.

L'ambassadrice du Maroc en Espagne Karima Benyaich. © DR

Dans la crise qui oppose Rabat à Madrid sur fond de tension migratoire et de désaccord à propos du Sahara, l’ambassadrice du Maroc en Espagne s’est distinguée par ses sorties musclées. Portrait.

« Le Maroc d’aujourd’hui n’est pas le Maroc d’hier. Le Maroc n’a pas de complexe », déclarait récemment le ministre des Affaires étrangères Nasser Bourita. Le moins qu’on puisse dire, c’est que Karima Benyaich, l’ambassadrice du royaume à Madrid depuis 2017, incarne ce nouveau Maroc à la diplomatie affirmative et décomplexée. Port de tête altier, regard fier, cette diplomate de carrière s’est distinguée lors de la récente crise entre le royaume et l’Espagne par ses sorties flamboyantes.

L’ambassadrice du royaume à Madrid incarne ce nouveau Maroc à la diplomatie affirmative et décomplexée

« On ne peut que regretter le caractère lamentable, l’agitation et la nervosité qui accompagnent ses propos [de la ministre espagnole des Affaires étrangères] » déplorait ce 27 mai l’ambassadrice du Maroc en Espagne, en réaction aux nombreuses sorties d’Arancha Gonzalez Laya contre le Maroc ces derniers jours. « On est, donc, en droit de s’interroger, si, ces dernières déclarations sont une bourde personnelle de Madame la ministre, ou si elles reflètent les véritables velléités de certains milieux espagnols contre l’intégrité territoriale du Royaume, cause sacrée du peuple marocain et de toutes les forces vives de la Nation ».

Des déclarations qui s’ajoutent à celle effectuée, au micro de l’Agence espagnole Europa Press, le 18 mai, jour de sa convocation par la ministre des Affaires étrangères ibérique, Arancha Gonzalez Laya : « Il y a des actes qui ont des conséquences et qu’il faut assumer. »

Main de fer dans un gant de velours

Langage corporel affirmé, maîtrise parfaite de l’espagnol, ton ferme : très largement partagée sur les réseaux sociaux, la vidéo de cette intervention a marqué les esprits et a valu à l’ambassadrice le surnom de « dame de fer » dans la presse espagnole.

« Karima Benyaich a certes une main de fer, mais dans un gant de velours » précisent ses collègues diplomates. « Le caractère sérieux et tranchant de madame l’ambassadrice va de pair avec sa courtoisie, sa force de travail et sa disponibilité pour tous, quel que soit leur statut social », poursuit l’un d’entre eux.

Un professionnalisme qui fait l’unanimité chez ses anciens collaborateurs, qu’ils soient issus de la politique, de la diplomatie ou du monde de l’entreprise, au Maroc comme en Espagne et au Portugal — où Karima Benyaich a été ambassadrice du royaume pendant près de dix ans.

 

L'ambassadrice du Maroc à Madrid, Karima Benyaich, et le souverain espagnol Felipe VI, en juin 2018.

Embajadores de Bolivia, Pakistán, Corea, Georgia, Eslovaquia, Angola y Marruecos entregan las cartas credenciales © J.P.GANDUL/EFE/MAXPPP

« Elle a une capacité de travail impressionnante, qui force le respect. Elle met un point d’honneur à maitriser ses dossiers, elle connaît par cœur le nom de tous ses interlocuteurs, et s’il le faut, en cas de crise, elle est capable de travailler 20h sur 24h », témoigne un diplomate qui a travaillé sous sa direction.

Elle met un point d’honneur à maitriser ses dossiers, elle connaît par cœur le nom de tous ses interlocuteurs »

« L’hypermédiatisation dont elle est objet depuis quelque temps s’est faite malgré elle, à la faveur du contexte particulier entre Rabat et Madrid. Habituellement, c’est une personne très discrète », confie un proche de l’ambassadrice. « Mais sa pudeur ne l’empêche pas de prendre des risques quand il le faut, en particulier face à une telle instrumentalisation et une mobilisation de tous les médias espagnols avec des termes choquants et inacceptables venant parfois de hauts responsables. Elle est courageuse et ose là où d’autres se montrent timorés et bottent en touche. »

Jusque-là méconnue du grand public, Karima Benyaich est sous les feux des projecteurs depuis le déclenchement de la crise diplomatique mi-avril entre le Maroc et l’Espagne — survenue à la suite de l’accueil de Brahim Ghali, le chef du Polisario, par le voisin ibérique, et son hospitalisation à Logroño.

Issue du sérail

Pourtant, pour les familiers du landerneau diplomatico-politique du royaume, Karima Benyaich est tout sauf une anonyme. Née en 1961 à Tétouan, cette diplomate de carrière est la fille du docteur Fadel Benyaich, médecin et chirurgien personnel de feu Hassan II, tué lors de la tentative de coup d’État de Skhirat en juillet 1971. À sa mort, cette aînée de 2 sœurs et d’un frère a tout juste 10 ans.

Le défunt monarque décide alors de la prendre sous sa protection, ainsi que ses sœurs Dounia et Inane, et son frère Fadel, devenant de fait leur tuteur. Il veillera lui-même sur leur éducation et leur scolarité, qu’ils effectuent au Collège royal : Karima dans l’entourage direct de la princesse Lalla Meryem, son frère aux côtés du prince héritier, le futur roi Mohammed VI, et ses jeunes sœurs auprès de la princesse Lalla Hasna.

Le mariage du docteur Fadel Benyaich, médecin personnel du roi Hassan II, et de Carmen Milan a été célébré à Tétouan selon les traditions marocaines.

Le mariage du docteur Fadel Benyaich, médecin personnel du roi Hassan II, et de Carmen Milan a été célébré à Tétouan selon les traditions marocaines. © DR

 

Le bac en poche, elle s’envole pour le Canada, où elle décroche une licence en droit de l’université de Montréal ainsi qu’un master en économie de la même université. À son retour au Maroc, en 1987, elle intègre le ministère des Affaires étrangères, où elle occupera différents postes, dont celui de directrice de la coopération culturelle et scientifique, ainsi que celui de conseillère diplomatique pour la candidature du Maroc à l’organisation de la Coupe du monde de football en 2006 et 2010.

En 2008, elle devient ambassadrice du royaume au Portugal, où elle restera près de 10 ans, jusqu’à sa nomination en 2017 à Madrid, en remplacement de son frère Fadel — expert lui aussi dans les questions ibériques qui, avant d’être ambassadeur à Madrid, a été un temps chargé de mission au cabinet royal.

 

« Bien avant d’être nommée à Lisbonne, elle a été à plusieurs reprises sur les short-lists d’ambassadeurs  potentiels du MAE », explique un ancien diplomate, fin connaisseur des arcanes du ministère. « Mais sa mère était âgée et malade, elle voulait donc rester le plus longtemps possible à ses côtés. » Née Carmen Milan, sa mère espagnole est arrivée au Maroc au moment de son mariage, à Tétouan, avec le docteur Benyaich, qu’elle a connu à Grenade alors qu’il y étudiait la médecine.

Karima Benyaich veille à bien faire le distinguo entre son travail de diplomate et l’histoire qui la lie à la famille royale »

« Madame Benyaich-mère avait le Maroc chevillé au corps, et s’investissait énormément dans des actions en faveur de la société », raconte un ami de la famille. « Bien sûr, elle était fière de ses racines andalouses, et n’hésitait pas à partager sa culture, à travers la cuisine ou la musique. Mais elle avait clairement fait du Maroc sa patrie d’adoption. Elle a vécu jusqu’au bout à Rabat, où elle est enterrée, et a tenu à donner à ses enfants une éducation 100 % marocaine, avec tout ce que cela implique en matière de connaissance des traditions et de la religion musulmane. »

Aujourd’hui, la démarche de Karima Benyaich s’inscrit dans la continuité de cet héritage parental. « Très engagée jusqu’au bout des ongles pour son pays, le Maroc, comme l’ont été son père et sa mère avant elle, elle met un point d’honneur à se montrer à la hauteur de la mission que lui a confiée le roi Mohammed VI », nous confie cet ami.

Les diplomates qui l’ont côtoyée ne disent rien d’autre : « Elle est très consciente de ses responsabilités d’ambassadrice et s’en acquitte avec beaucoup de sérieux, en veillant à bien faire le distinguo entre son travail et l’histoire qui la lie à la famille royale. »

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3102p001_600 devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€
Fermer