Télécoms

Ethio Telecom : ras-le-bol jusqu’au sommet de l’État

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Siège d’Ethio Telecom, à Addis-Abeba.

Siège d'Ethio Telecom, à Addis-Abeba. © Eric Lafforgue/Hans Lucas

L’opérateur historique fait l’objet de critiques dans les plus hautes sphères du pouvoir à Addis-Abeba. Encourageant ainsi le gouvernement à le privatiser partiellement au plus vite.

Conscient que son monopole sur le marché éthiopien ne sera bientôt plus qu’un vieux rêve, Ethio Telecom (Ethiotel) fourbit ses armes depuis plusieurs mois pour se préparer à concurrencer son nouvel adversaire, le consortium formé par le mastodonte britannique Vodafone 

Après avoir proposé une offre d’achat de mobile à crédit, l’opérateur aux 50 millions de clients mobile s’est récemment lancé dans les services financiers avec Telebirr. Ce nouveau service qui cible en priorité les zones rurales assure avoir acquis un million de clients seulement une semaine après sa création le 11 mai, et prévoit d’en avoir séduit 21 millions d’ici à un an. 

Un novice du mobile money 

Mais certains experts, comme cet entrepreneur, bon connaisseur de l’administration d’Abiy Ahmed, se montrent beaucoup plus sceptiques à propos de ce service qui a été créé en cinq mois par Huawei : « Il y a seulement deux ans, Ethiotel lançait un appel d’offres pour des formations en analyses de données. Cela illustre leur niveau d’impréparation. On observe déjà des problèmes dans la navigation de l’application, donc je leur souhaite bonne chance pour la gestion des données et du service client ». 

Certaines institutions refusent de payer leurs factures considérant que le service n’est pas à la hauteur

Pour se moderniser, l’entreprise publique créée en 1952 s’est pourtant offert depuis 2018 les services de Frehiwot Tamiru, ancienne d’Ethiotel, entrepreneuse formée en partie au Royaume-Uni et experte des services technologiques.

Malgré ses compétences reconnues, l’ingénieure en système d’information, diplômée de l’université d’Addis-Abeba, ne devrait pas être en mesure de réformer rapidement le fonctionnement bureaucratique de la compagnie nationale. « C’est un bulldozer, elle sait négocier et protéger les infrastructures sensibles. Néanmoins, malgré toutes ses qualités, elle ne peut pas faire bouger les choses rapidement », abonde l’expert éthiopien. 

Services défaillants 

C’est une des raisons qui a poussé le gouvernement à ouvrir le marché et à entamer la privatisation partielle d’un opérateur atone qui déçoit jusque dans les plus hautes sphères du pouvoir. « Les dirigeants des ministères pensent comme le consommateur lambda. Ils en ont ras-le-bol du monopole d’Ethiotel. Certaines institutions refusent de payer leurs factures considérant que le service n’est pas à la hauteur », confie notre contact à Addis-Abeba. Et, selon lui, cela n’empêche pas Ethiotel de relancer avec insistance ces clients stratégiques pour le paiement de leurs factures.

La privatisation partielle (40 % à un investisseur étranger et 5 % à des actionnaires éthiopiens) devrait ainsi contribuer à accélérer la mue. « Les documents concernant la transaction à venir sont en cours d’étude pour approbation en interne. La publication de l’expression d’intérêt devrait intervenir dans quelques semaines », espère Brook Taye, principal conseiller au ministère des Finances, sans s’avancer sur un calendrier précis.

Si Ethiotel n’arrive pas à faire ce qu’il faut, cela donnera de l’espace aux autres

La première licence d’opérateur privé attribuée au consortium de Vodafone ne lui permet pas dans l’immédiat de lancer une activité de mobile money. L’idée étant qu’Ethiotel dispose d’une longueur d’avance sur le segment afin de contribuer à booster sa valorisation.

Compenser le manque à gagner de la libéralisation 

« Jusqu’ici, Ethiotel ne pouvait pas se lancer dans ce type de service à cause d’anciens textes réglementaires qui l’en empêchaient. Le gouvernement a voulu faire en sorte que l’opérateur ne soit pas désavantagé », explique Brook Taye qui confirme que l’estimation de l’opérateur est déjà connue et devrait être réévaluée à la hausse à la suite de l’ouverture du marché. 

Être actionnaire minoritaire d’Ethiotel ne sera pas une partie de plaisir

Reste à la compagnie à prouver ses capacités d’innovation. « Si Ethiotel n’arrive pas à faire ce qu’il faut, cela donnera de l’espace aux autres », souffle l’entrepreneur éthiopien. En d’autres termes, le gouvernement, bien que soucieux de favoriser dans un premier temps son fleuron national, n’hésitera pas à permettre aux concurrents du privé de lancer leur service de mobile money si Ethiotel continue de décevoir.

Le Premier ministre a d’ailleurs lui-même récemment souligné que sa décision d’amputer les nouvelles licences télécoms des services financiers représentait un manque à gagner de 500 millions de dollars pour le pays, que Telebirr se doit de compenser. 

L’ouverture à la concurrence prend donc des allures de grande remise en question pour l’opérateur gouvernemental. Et le futur actionnaire aura fort à faire pour lui faire aller de l’avant. « Être actionnaire minoritaire d’Ethiotel ne sera pas une partie de plaisir car, comme dans toute reprise d’opérateur public, il faudra dégraisser la masse salariale et remettre à flot un réseau vieillissant, ce qui coûte aujourd’hui plus cher que de construire une infrastructure ex nihilo », prévient Dominique Baron, directeur général du cabinet Horus Telecom & Utilities, spécialisé en stratégie et management des entreprises technologiques. 

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