Politique

Covid-19 en Tunisie : pourquoi un tel fiasco dans la gestion de la pandémie ?

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Par - à Tunis
Mis à jour le 28 mai 2021 à 14:07

A l’institut Pasteur de Tunis, le 18 juin 2019. © Ons Abid

La gestion approximative de la pandémie, tant par l’exécutif que par les autorités sanitaires, ainsi que l’indiscipline d’une population à bout de patience ont conduit à une nouvelle flambée virale.

À contre-courant de la tendance à la « réouverture » qui prévaut un peu partout dans le monde, le gouvernement tunisien a reconfiné entre le 9 et le 16 mai. Une décision justifiée par l’amorce d’une troisième vague de contamination au Covid-19. Un scénario que redoutent les autorités sanitaires, conscientes de n’avoir ni les moyens ni l’énergie d’affronter une nouvelle flambée virale.

À cela s’ajoutent un contexte socio-économique particulièrement tendu et l’exaspération de citoyens las de subir des mesures dont ils ne saisissent pas toujours la portée. Pour eux, la priorité est de gérer leur précarité pour ne pas mourir de faim. « Et si je dois être touché par le virus, ce sera mon destin », explique un vendeur à la sauvette qui persiste à étaler sa marchandise dans les rues du quartier populaire d’Ettadhamen.

Ici, il est protégé par ses semblables, d’autant que les forces sécuritaires se gardent d’intervenir, alors qu’ailleurs dans le Grand Tunis il est interdit de circuler sans autorisation. Mais commerçants, riverains et chalands n’ont plus cure des décisions gouvernementales.

Désobéissance civile

Des institutions locales, comme la centrale patronale de Sousse, ou de grandes enseignes ont décidé de pratiquer la désobéissance civile en ouvrant leurs portes, alors que la barre des 11 500 décès, soit 0,1 % de la population, a été franchie à la fin du mois saint. À quelques jours de la fin du ramadan, le confinement et la fermeture des commerces non essentiels ont été une catastrophe pour les négoces, qui réalisent le plus gros de leur chiffre pendant cette période.

Le dispositif initial, très contraignant, a été suivi par un relâchement total, sans possibilité d’imposer à nouveau des mesures fortes

Depuis quinze mois, le pays est engagé dans une course infernale contre la pandémie. Les périodes de confinement, assorties de mesures drastiques, alternent avec des déconfinements partiels perçus par la population comme une levée de toutes les restrictions et un retour à la vie normale. « Le dispositif initial, très contraignant, a été suivi par un relâchement total, sans possibilité d’imposer à nouveau des mesures fortes », commente Souheil Alouini, médecin, ancien président de la commission de la santé à l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) et consultant à l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

Personne n’était préparé au choc de la pandémie, mais les Tunisiens, en mars 2020, ont non seulement accepté le principe du confinement, mais se sont mobilisés spontanément pour aider les soignants et les hôpitaux publics, et ont fait montre de solidarité en cotisant largement au fond 18/18 mis en place par le gouvernement pour faire face à l’urgence du Covid-19. Mais si la précarité du secteur de la santé était connue, on était loin d’imaginer que plusieurs établissements seraient à ce point désarmés, le gouvernement précédent, malgré les déclarations de la ministre de la Santé sortante, Sonia Ben Cheikh, n’ayant pas vraiment élaboré de stratégie face à la pandémie.

La crainte du pire a conduit à la fermeture des frontières dès le 18 mars, puis à un confinement total le 20 mars

Le gouvernement Elyes Fakhfakh, entré en fonction début mars 2020, s’est rapidement trouvé confronté à une pénurie de masques, de tests PCR, de goupillons et de lits de réanimation. Une situation telle que l’exécutif a recentré sur la pandémie l’essentiel de son activité, renonçant à l’application du programme socio-économique initialement prévu. La crainte du pire a conduit à la fermeture des frontières dès le 18 mars, puis à un confinement total le 20 mars, suivant les recommandations de l’OMS. Un dispositif accompagné d’une distribution d’aides pour les plus nécessiteux. Avec cette mise sous cloche du pays, le virus semblait maîtrisé.

Excès de confiance

Mais il a suffi que l’on rétablisse la circulation des biens et des personnes, et que l’on rouvre les frontières pour que le mal, qui couvait, réapparaisse de plus belle dès la fin de la saison estivale. Ceux qui alertent sur le danger imminent sont traités d’oiseaux de mauvais augure. Certains sont persuadés que le pays a terrassé le virus, sans s’interroger sur les raisons de cette prouesse. Une communication défaillante achève de déconnecter le citoyen de la réalité : les mesures de distanciation et les précautions sont bonnes pour les autres, la Tunisie n’a plus rien à craindre. Une erreur d’appréciation qui fera le lit de la deuxième vague.

À la fragilité du pays est venue se greffer une crise politique sans précédent. Les manœuvres partisanes et la guerre des ego provoquent la chute du gouvernement Fakhfakh, remplacé, en septembre 2020, après deux mois de tergiversations, par celui de Hichem Mechichi. Entre-temps, le ministre de la Santé, Abdellatif el-Mekki, qui lorgne les commandes de l’exécutif, jette l’éponge. Son remplaçant par intérim, Habib Kchaou, gère comme il peut une situation au sein d’un gouvernement dont la marge de manœuvre est réduite.

Laxisme et excès de confiance aidant, la deuxième vague se déclare en décembre 2020

En parallèle, les Tunisiens sont sûrs d’avoir vaincu le virus. En septembre 2020, le pays n’a enregistré que 54 décès, et chacun s’attribue le mérite de cette victoire. Laxisme et excès de confiance aidant, la deuxième vague se déclare en décembre 2020 et plombe les perspectives d’une reprise économique. L’opinion découvre à cette occasion que le pays est exsangue et que les ressources se sont taries. Samir Abdelmoumen, urgentiste et membre de la commission scientifique de lutte contre le Covid-19, constate que « les gens n’ont plus confiance dans le commandement. Ils ne veulent plus respecter les mesures de précaution. Pourtant, c’est le même peuple qu’en 2020 ».

L’exécutif et les professionnels de santé, qui ont péché par une mauvaise coordination, ont de facto tâtonné et essuyé des revers. « Attribuer aux pays un code couleur a été une erreur, les voyageurs des zones vertes ont propagé la contamination », ajoute le médecin. Toutes les compétences réunies autour de cette crise sanitaire, que ce soit au ministère de la Santé, au ministère des Technologies de la communication ou au sein de la commission scientifique, semblent incapables d’accompagner la pandémie, aggravée par l’indiscipline des Tunisiens. Certains ont fait de la transgression des précautions sanitaires une règle et ignorent les amendes.

Les dirigeants n’ont rien appris, ils ne semblent même pas vivre dans le même pays

Dès que la rumeur d’un confinement total commence à circuler, les transports interrégionaux, les commerces de bouche et les bureaux de poste, qui distribuent les mandats aux plus démunis, sont pris d’assaut. Une sorte de sauve-qui-peut qui favorise la propagation virale. « Les dirigeants n’ont rien appris, ils ne semblent même pas vivre dans le même pays. La pandémie a démontré la nécessité de réviser le rôle de l’administration, qui plombe la prise de décision à force de centralisation », déplore l’expert en communication politique Karim Bouzouita.

À l’incompréhension et à l’immobilisme s’ajoute la confusion qui tient à la pratique du deux poids deux mesures et à une absence totale d’exemplarité. Des partis politiques comme Ennahdha et le Parti destourien libre (PDL) ont été autorisés, début mars, à tenir des rassemblements de plusieurs milliers de personnes venues de tout le pays, et leurs dirigeants prenaient la parole sans porter de masque. Huit semaines plus tard, le cap des 10 000 morts était franchi.

La gestion de la pandémie reste dans l’ensemble approximative. La campagne de vaccination, par exemple, patine. Démarrée laborieusement en mars en raison de commandes tardives, elle a été freinée par deux bugs informatiques, dont l’un a effacé pas moins de 60 000 noms de la base de données.

« Ils ont agi dans l’urgence, avec peu de moyens et peu d’organisation. Il est temps de faire un réel bilan de l’efficacité de l’application Evax », estime Khaled Abdeljaoued, patron d’une entreprise informatique. Le centre d’appels mis gracieusement à la disposition du ministère de la Santé par un opérateur privé a très vite été saturé, tandis que le ministère des Technologies de la communication, selon des sources du ministère de la Santé, essaie de corriger le tir en tentant de développer d’autres plateformes en gré à gré. Une pratique qui pourrait être dénoncée par la pointilleuse commission des marchés du ministère des Finances.

Manque de discernement

La politique a joué un rôle négatif dans la gestion de cette crise sanitaire : les dissensions au sommet de l’État ont fait que la présidence n’a tenu, depuis avril 2020, aucune réunion du Conseil national de sécurité. Dépassé par les événements, le ministère de la Santé n’a pas mis un frein au phénomène d’automédication, qui a biaisé l’évaluation de la diffusion du virus.

Personne ne peut quantifier ceux qui sont passés sous les radars par crainte des conséquences d’une quarantaine sur leur famille

« Pour 135 dinars, ceux qui pensaient être atteints du Covid pouvaient obtenir auprès de leur pharmacie et sans prescription un pack de cinq médicaments. Nulle part au monde on n’a fait preuve d’aussi peu de discernement. Ce phénomène est au cœur de toutes les erreurs, il a brouillé les statistiques et surtout fait que les patients ne se sont adressés à des médecins qu’en dernier recours, souvent dans un état nécessitant une hospitalisation », regrette le gériatre Samy Allagui.

De même, personne ne peut quantifier ceux qui sont passés sous les radars par crainte des conséquences d’une quarantaine sur leur famille, par manque de moyens financiers permettant une hospitalisation au vu de la saturation des établissements publics, sans oublier ceux qui pensaient n’avoir qu’une grippe de saison, faute d’une campagne de vulgarisation contre la grippe soutenue.

On évalue à 30 % le pourcentage de la population touchée par le virus, loin des 60 % à partir desquels on peut parler d’immunité collective. Un objectif qui reste tributaire de la conduite de la campagne de vaccination et d’un meilleur contrôle sur la durée. Mais, quand le ministre de la Santé recommande avec empathie de « prendre soin de soi et de ses proches », les Tunisiens entendent un aveu d’impuissance de l’État.