Société

Cameroun : les mésaventures ukrainiennes du constructeur français du stade d’Olembé

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Mis à jour le 31 mai 2021 à 14:48

Chantier de construction du stade d’Olembe, à Yaoundé

Si l’entreprise canadienne Magil, chargée des travaux du stade d’Olembé, satisfait le gouvernement de Paul Biya, son dirigeant français, Frank Mathiere s’est récemment retrouvé derrière les barreaux. Jeune Afrique a mené l’enquête, de l’Ukraine au Nigeria.

Où était donc passé Frank Mathiere entre octobre 2020 et mars 2021 ? Le vice-président du groupe canadien Magil n’a en tout cas pas été vu pendant plusieurs mois sur le chantier du stade d’Olembé, à Yaoundé. Ce dirigeant d’entreprise de nationalité française avait tout bonnement disparu de la capitale camerounaise sans laisser d’adresse, alors même que Magil (qui a hérité du chantier après la résiliation par le gouvernement camerounais du contrat de l’Italien Piccini) est censée livrer dans les prochains mois l’enceinte qui y accueillera la Coupe d’Afrique des nations de football en 2022.

Selon des documents en possession de Jeune Afrique, Frank Mathiere était en réalité bien loin de Yaoundé. Il avait en effet été arrêté le 24 octobre à sa descente d’avion à l’aéroport de Kiev. À en croire la justification écrite des autorités ukrainiennes, le Français faisait l’objet d’une notice Interpol à la demande des autorités nigérianes, pays où il avait séjourné avant de s’installer au Cameroun.

Demande d’extradition

Mathiere est soupçonné par la justice d’Abuja de faits de blanchiment d’argent commis entre octobre 2016 et novembre 2017 à Lagos, le montant de la fraude présumée s’élevant à 2 167 360 dollars. Celle-ci aurait notamment causé, selon un document de justice ukrainien, basé sur une note d’Interpol, « de sérieuses pertes financières » au groupe Eko Hotels. Le Français, ancien des sociétés Forrest et Bouygues, a travaillé au Nigeria pour l’entreprise de BTP IBT Nigeria Ltd.

Sitôt informé de l’arrestation du suspect à Kiev, le procureur général du Nigeria formule une demande d’extradition et fait valoir un mandat d’arrêt émis par ses soins et daté du 5 juillet 2018. Frank Mathiere ne sera toutefois pas envoyé à Abuja. La justice ukrainienne, qui l’avait placé en détention le 26 octobre 2020, décide de le libérer au bout de quarante jours. Elle ajoute toutefois que le Français n’aura pas le droit de quitter l’Ukraine.

Retour compliqué à Yaoundé

Selon nos informations, le chef d’entreprise tente toutefois de quitter Kiev le 2 décembre 2020, en réservant un vol à destination du Caire, ce qui ne manque cependant pas d’alerter les autorités locales. N’ayant finalement pas embarqué pour l’Égypte, il réserve ensuite un siège, le 3 décembre, dans un avion pour Amsterdam, aux Pays-Bas. Mais, là aussi, c’est un échec : la police ukrainienne l’empêche de monter à bord et le place à nouveau en détention. Mathiere fait alors appel de cette décision.

Mais celui-ci est rejeté le 28 décembre 2020 et son placement derrière les barreaux est confirmé pour une période de deux mois, le temps pour les juges ukrainiens d’examiner la demande d’extradition transmise par la justice nigériane. Celle-ci a-t-elle été jugée insuffisamment fondée par son homologue ukrainienne ? Elle est en tout cas étrangement restée lettre morte, ce qui intrigue aujourd’hui au plus haut point les autorités d’Abuja, qui n’ont pas renoncé à voir Frank Mathiere et ses complices présumés – dont une société nommée Formatech – comparaitre dans un de leurs tribunaux.

Toujours selon nos sources, le patron français a finalement réussi à embarquer le 30 mars dernier à Kiev sur un vol à destination de Bratislava, en Slovaquie, d’où il a alors pu entamer son retour à Yaoundé en toute liberté. De retour dans la capitale camerounaise, Frank Mathiere a fait une apparition publique le 15 avril aux côtés du ministre des Sports et de l’Éducation physique, Narcisse Mouele Kombi, lequel a « relevé avec satisfaction les avancées remarquables sur les différentes infrastructures » composant le stade d’Olembé.