Politique

Mali : les dessous du bras de fer entre Assimi Goïta et la Cedeao

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Mis à jour le 31 mai 2021 à 14:47

Assimi Goïta, vice-président de la transition, et Bah N’Daw, le président, le 24 septembre 2020, à l’issue d’une rencontre avec une délégation de la Cedeao. © REUTERS/Amadou Keita

Alors que la mission de la Cedeao espérait encore sauver sa tête, le président Bah N’Daw a démissionné le 26 mai. Pressions d’Assimi Goïta, bras de fer entre les militaires et Goodluck Jonathan… Récit exclusif d’une journée épique.

Mardi 25 mai, alors que l’avion de Goodluck Jonathan, médiateur de la Cedeao pour le Mali, se pose à Bamako, Bah N’Daw est encore président de la transition et Moctar Ouane, Premier ministre. Les deux hommes se trouvent depuis la veille au camp de Kati, sous la surveillance des hommes du colonel Assimi Goïta, le vice-président de la transition et patron de la junte qui a renversé Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) en août dernier.

L’ancien président nigérian et sa délégation (composée de Jean-Claude Brou, le président de la Commission de la Cedeao, le général Francis Béhanzin, commissaire au département Affaires politiques, paix et sécurité, et Shirley Ayorkor Botchway, ministre ghanéenne des Affaires étrangères) ne sont guère optimistes mais, officiellement, ils espèrent toujours obtenir le rétablissement de N’Daw et Ouane dans leurs fonctions. En sus, évidemment, de leur libération.

Bras de fer avec Assimi Goïta

En fin d’après-midi ce mardi, Goodluck Jonathan a une priorité : rencontrer au plus tôt Assimi Goïta. Pour le Nigérian, il apparaît inutile de chercher à discuter avec d’autres personnalités de Bamako avant d’avoir pu s’entretenir avec lui. La délégation se dirige donc rapidement vers Kati, où elle espère en outre pouvoir s’assurer que Bah N’Daw et Moctar Ouane sont bien traités, mais aussi rencontrer Sadio Camara et Modibo Koné, les deux colonels dont l’éviction du nouveau gouvernement, le 24 mai dernier, a provoqué la crise en cours.

À Kati, c’est la douche froide. Arrivée sur les coups de 18 h, la délégation ne rencontrera Assimi Goïta qu’à 21h30. Le vice-président a-t-il délibérément choisi de faire monter la tension ? Selon nos sources, les cadres de la Cedeao n’ont en tout cas pas apprécié la manœuvre. Les discussions ayant finalement débuté, Jonathan insiste d’abord sur la libération de Bah N’Daw et Moctar Ouane, un préalable selon lui à toute poursuite des négociations. Il prône ensuite un rétablissement de la transition et la formation d’un gouvernement de consensus, négocié entre le président et le vice-président et intégrant, comme prévu, les partis politiques maliens.

Goïta affirme que Bah N’Daw et Moctar Ouane se sont rendus coupables de complot contre la transition

De son côté, Assimi Goïta accorde à la délégation de la Cedeao le droit de rendre visite aux deux dirigeants retenus à Kati, officiellement pour leur sécurité. Mais il ne lâche pas pour autant de lest : il affirme que le président et son Premier ministre se sont rendus coupables de complot contre la transition et avance même l’idée d’une complicité de partenaires extérieurs. Il affirme détenir des preuves et vouloir reprendre en main la transition. Goïta leur reproche également d’avoir tardé à valider le calendrier électoral et d’avoir empêché l’arrestation de certains dignitaires impliqués dans la mauvaise gestion financière de l’époque IBK. Ces éléments seront d’ailleurs repris devant la presse, dans la soirée du 26 mai.

Face à l’homme fort de Bamako, Goodluck Jonathan rétorque que la Cedeao ne pourra pas accepter une prise de pouvoir de l’ex-junte sur la transition malienne. Faisant planer la menace de sanctions à l’encontre de Bamako, il précise qu’une réunion des chefs d’État de la sous-région se tiendra « dans les plus brefs délais ». Lorsque la rencontre s’achève, le décor est donc planté.

Bah N’Daw et Moctar Ouane libérés mais surveillés

La délégation retourne à Kati le lendemain matin, le 26. Goodluck Jonathan n’a pas abandonné l’idée de sauver la tête de Bah N’Daw et de le voir rétabli dans ses prérogatives de président. Mais lorsqu’il arrive sur place, il découvre avec stupeur que Bah N’Daw a déjà démissionné. Assimi Goïta a repris la main et les négociations entre l’ex-junte et la Cedeao se retrouvent dans une impasse.

« La rencontre de mercredi matin s’est très mal passée. En réalité, le président avait déjà démissionné avant notre arrivée. On a donc simplement pris acte », explique, amère, une source proche de la délégation. Goodluck Jonathan n’a d’autre choix que de quitter le camp de Kati vers 13 h sans avoir obtenu de réelles avancées. Il réclame une nouvelle fois la libération des deux hommes et des cadres proches d’Assimi Goïta lui assurent que Bah N’Daw et Moctar Ouane seront relâchés dans la soirée.

La promesse sera tenue : selon nos informations, l’ancien président et l’ex-Premier ministre ont pu regagner leurs résidences officielles dans la nuit du 26 au 27 mai, vers une heure du matin. Ils y sont désormais, officiellement pour leur sécurité, sous la garde des forces spéciales, une unité d’élite contrôlée par Assimi Goïta. Selon nos sources, ils ont interdiction de voyager et de sortir de chez eux.

Pour Goodluck Jonathan et sa délégation, une autre séquence de la médiation commence, tandis qu’un nouveau Premier ministre issu des rangs du M5 devrait être nommé rapidement. Maintenant que N’Daw et Ouane sont libres, l’ancien président nigérian devrait faire jouer à plein les menaces de sanctions à l’encontre de Bamako et d’Assimi Goïta, qui a de fait repris le contrôle de la transition.