Politique

Affaire Sonko au Sénégal : qui sont les responsables des violences ?

Réservé aux abonnés | | Par
Manifestations contre l’arrestation d’Ousmane Sonko à Dakar, le 5 mars 2021

Manifestations contre l'arrestation d'Ousmane Sonko à Dakar, le 5 mars 2021 © Sylvain Cherkaoui

Après les émeutes de mars dernier, le Mouvement de défense de la démocratie (M2D) veut porter plainte contre l’État du Sénégal. Si le gouvernement promet de faire la lumière sur les violences, aucune enquête n’a encore été lancée.

« Rétablir la vérité, toute la vérité » sur les évènements du mois de mars et les circonstances qui ont conduit le Sénégal à s’embraser. Lors d’une conférence de presse mercredi soir, le Mouvement de défense de la démocratie (M2D), collectif créé au lendemain de l’arrestation d’Ousmane Sonko, a déclaré vouloir faire la lumière sur les émeutes qui ont éclaté début mars dans plusieurs villes du pays et coûté la vie à 13 personnes.

À travers son mémorandum de 55 pages, le collectif répond directement à un autre document, établi par la majorité le 8 avril dernier pour défendre sa gestion de la crise et pointer la responsabilité d’Ousmane Sonko dans les violences. Une vérité « partiale et partielle », critique aujourd’hui l’opposition, qui évoque des « récits tronqués » et des « occultations volontaires » de la part du gouvernement.

« Notre premier objectif est d’informer et de rétablir les faits, en nous basant notamment sur les témoignages des manifestants et des familles de victimes », affirme Cheikh Tidiane Dièye, coordinateur du mouvement. Dans son rapport, « destiné à la fois aux Sénégalais et à la communauté internationale », le M2D revient en détail sur les accusations qui pèsent sur Ousmane Sonko, et pour lesquelles une instruction judiciaire est en cours.

Une « répression aveugle » ?

Accusé de viols et de menaces de morts sur une jeune femme, le député a perdu son immunité parlementaire et a été arrêté alors qu’il se rendait chez le juge d’instruction. Après six jours de garde à vue, il a été libéré et placé sous contrôle judiciaire. Le 21 mai dernier, il était d’ailleurs empêché par le juge d’instruction de quitter le territoire pour participer aux « états généraux de l’eco », qui se tiennent jusqu’au 28 mai à Lomé. Une décision jugée infondée par ses avocats. L’opposant n’a toujours pas été entendu sur le fond de l’affaire, ni été confronté à la plaignante dans le cadre de la plainte pour viol, qui n’est selon ses partisans rien d’autre qu’une « tentative de liquidation politique » de celui qui était arrivé troisième à l’élection présidentielle de 2019.

Le mémorandum du M2D revient en détail sur le contexte politique sénégalais et la mise à l’écart progressive de plusieurs opposants depuis l’arrivée au pouvoir de Macky Sall, en 2012. Il évoque également la levée de l’immunité parlementaire d’Ousmane Sonko et les irrégularités de procédure qui l’avaient entachée.

Concernant les émeutes qui ont suivi l’arrestation du député, le M2D évoque une « répression aveugle et disproportionnée de l’État » et une « politique de terreur » menée par le gouvernement. Début mars, la réponse musclée des forces de l’ordre, les arrestations en chaîne de soutiens d’Ousmane Sonko, la réduction du trafic des communications et d’Internet, ainsi que la coupure des signaux de deux chaînes de télévision avaient soulevé l’indignation des Sénégalais et de la communauté internationale.

Affrontements entre des manifestants et la police après l’arrestation d’Ousmane Sonko, à Dakar, le 3 mars 2021

Affrontements entre des manifestants et la police après l’arrestation d’Ousmane Sonko, à Dakar, le 3 mars 2021 © Leo Correa/AP/SIPA

Ces jeunes n’étaient pas sortis pour brûler ou piller mais pour défendre la démocratie

« L’État du Sénégal n’a pas de leçons à recevoir en matière de respect des droits humains », avait rétorqué le ministre des Forces armées, Sidiki Kaba, en avril, saluant « l’attitude exemplaire des forces de l’ordre ». Quant aux accusations concernant la présence de « nervis », gros bras au service du pouvoir, durant les manifestations – démentie par le ministre de l’Intérieur –, elles devaient faire l’objet d’enquêtes officielles.

« Pour le gouvernement, toute la responsabilité incombe à Ousmane Sonko. Mais les familles que nous avons rencontrées tiennent un autre discours, et estiment que si les autorités n’avaient pas fait usage de cette violence répressive et inédite, le bilan n’aurait pas été si lourd, défend Cheikh Tidiane Dièye. Contrairement à ce que le gouvernement essaye de faire croire, ces jeunes n’étaient pas sortis pour brûler ou piller ; ce sont des jeunes issus de nos quartiers, qui sont sortis le drapeau du Sénégal à la main, tout simplement pour défendre la démocratie. »

Plainte contre X

Ce qui ressemble surtout aujourd’hui à une bataille de communication entre les tenants du pouvoir et leurs adversaires pourrait-il amener la justice à établir certaines responsabilités ? Le mémorandum du M2D rappelle que 13 personnes au moins sont mortes au cours des manifestations, parfois violemment réprimées, qui ont suivi l’arrestation d’Ousmane Sonko, à Dakar et en Casamance notamment. Il cite également le bilan établi par la Croix rouge sénégalaise, qui fait état de près de 600 blessés entre le 3 et le 8 mars, dont 60 graves. Les familles de ces « jeunes martyrs », dont le plus jeune avait 12 ans et le plus âgé 35 au moment de leur mort, obtiendront-elles justice – ou la vérité ? Selon nos informations, elles sont plusieurs à avoir considéré l’option de porter plainte avant de faire marche arrière après avoir reçu la visite de délégations de l’État.

L’une d’entre elles a pourtant fait le choix de porter l’affaire devant la justice. Ce 26 mai, les parents de Cheikh Wade, un jeune homme de 20 ans tué par balles aux Parcelles assainies (banlieue de Dakar) le 8 mars, ont déposé une plainte devant le président de la chambre d’accusation de la Cour d’appel. Selon ce document consulté par Jeune Afrique, la famille porte plainte contre X, « formellement identifié comme l’officier de police commandant en service au commissariat de police des parcelles assainies de Dakar » pour « homicide volontaire avec préméditation et abstention de porter secours à une personne en danger de mort ». Les images du décès du jeune homme, filmées en direct par plusieurs vidéastes amateurs, avaient été largement diffusées sur les réseaux sociaux.

Des manifestants font face aux forces de l’ordre, le 8 mars à Dakar.

Des manifestants font face aux forces de l’ordre, le 8 mars à Dakar. © Leo Correa/AP/SIPA

Selon l’autopsie réalisée à l’Hôpital général Idrissa Pouye de Dakar, citée dans la plainte, le décès du jeune homme est « dû à un traumatisme crânien par projectile d’armes à feu ». « Lorsque les policiers réfugiés dans leur véhicule se sont rapprochés pour constater de visu que la victime, atteinte à la tête, se vidait inexorablement de son sang, ils se sont gardés de tenter le moindre geste dans le sens de voler à son secours », peut-on lire. Les parents de Cheikh Wade demandent au président de « saisir la chambre d’accusation aux fins d’ouverture d’une enquête » et d’ordonner la « suspension immédiate et retrait de sa qualité d’officier (…) le commandant présumé tueur ».

« Nous aurions apprécié que le parquet prenne des mesures conservatoires, en démettant de son statut cet officier de la police judiciaire et en lançant un appel à témoins, qui sont nombreux, affirme un conseil de la famille sous couvert d’anonymat. Il est temps que l’État prenne ses responsabilités. »

Où en est la commission d’enquête ?

Le 8 avril dernier, le gouvernement avait pourtant promis de mettre en place une commission d’enquête « indépendante et impartiale pour rétablir toute la vérité dans une dynamique de paix et d’apaisement ». Qui pourrait faire partie de cette commission ? Quels moyens seront mis à sa disposition ? Autant de questions jusqu’à présent restées sans réponse.

Le M2D prépare des plaintes contre l’État « devant des juridictions nationales et internationales »

« C’est un vœu pieux, tacle un proche d’Ousmane Sonko. Cette commission n’a pas vocation à exister. D’ailleurs, pourquoi créer une commission alors que les faits sont flagrants et ont souvent été filmés ? » Pour le M2D, la création de cette commission, « ni utile, ni opportune » correspond à une tentative d’étouffer les faits survenus au cours des émeutes. D’autant plus que pour le gouvernement, le coupable « est déjà tout trouvé » : c’est Ousmane Sonko, en ayant appelé à l’insurrection, qui aurait précipité le Sénégal dans la tourmente. Aujourd’hui, le mouvement annonce préparer des plaintes contre l’État « devant des juridictions nationales et internationales ». Un collectif de citoyens aurait également déposé une plainte devant la Cour pénale internationale.

De quoi mettre la pression au gouvernement ? « L’État comme la justice sont en train de faire leur travail, sans pression, et en toute indépendance », répond Abdou Mbow, le porte-parole adjoint de l’Alliance pour la république (APR, parti présidentiel). [Le M2D] est dans la politique politicienne, tandis que nous nous acharnons à faire éclater la vérité. Notre travail ne se fait pas devant la presse. » La constitution de la commission d’enquête est « en cours », répond quant à lui le ministère des Forces armées.

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3102p001_600 devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€
Fermer