Politique

[Tribune] – Une autre Afrique à imaginer

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Mis à jour le 27 mai 2021 à 17h48

Par  Amadou Sadjo Barry

Philosophe et chercheur en éthique des relations internationales

Plus de vingt chefs d’État et de gouvernement africains se sont entretenus lors du sommet sur le financement des économies à Paris, mardi 18 mai 2021. Le Premier ministre tchadien Albert Pahimi Padacke, à gauche, le président de la Banque africaine de développement Akinwumi Adesina, à droite, et le président togolais Faure Gnassingbe, au centre.

Plus de vingt chefs d'État et de gouvernement africains se sont entretenus lors du sommet sur le financement des économies à Paris, mardi 18 mai 2021. Le Premier ministre tchadien Albert Pahimi Padacke, à gauche, le président de la Banque africaine de développement Akinwumi Adesina, à droite, et le président togolais Faure Gnassingbe, au centre. © Ludovic Marin/AP/SIPA

Un sommet sur les économies africaines ne suffira pas pour relancer le continent. Soixante ans après les indépendances, tout un environnement politique et institutionnel reste à concevoir.

Si l’initiative de Paris d’organiser un sommet pour la relance des économies africaines est à saluer, il faudra plus pour aider l’Afrique à amortir les impacts économiques et sociaux liés à la crise du Covid-19. Ce plus, c’est l’existence d’un environnement politique et institutionnel capable de soutenir la création de richesse et de répondre aux besoins des dépenses publiques. Ce qui signifie avant tout l’existence d’un mode d’organisation sociale où les pouvoirs publics sont non seulement effectifs, mais surtout rendent possible un système de gouvernance qui associe l’exercice du pouvoir à l’imputabilité politique.

Pour relancer leur économie, les pays africains doivent avant tout promouvoir une gestion politique favorable à l’émergence d’institutions capables de mettre les ressources matérielles et humaines au service du développement. Cette institutionnalisation des capacités endogènes pourrait s’effectuer suivant une double dimension, normative et pragmatique.

L’organisation politique de la vie commune

La première s’apparente à une réflexion sur les principes moraux censés régir à la fois la vie en société et les relations entre gouvernants et gouvernés. L’objectif étant d’instituer un espace commun où les individus conçus comme des citoyens entretiennent un rapport d’égalité. Suivant cette perspective, il s’agit d’organiser les relations humaines sous les rapports de la justice, de l’égalité et de la liberté. C’est sous cette figure normative du politique que se présente, certes de manière inachevée, les sociétés démocratiques libérales.

Pour sa part, la dimension pragmatique renvoie à la mobilisation des traditions, des valeurs et de l’ingéniosité d’un peuple pour servir un idéal de puissance entretenu par ceux qui contrôlent le pouvoir. Déterminée par le désir du prestige, la conception pragmatique du politique fait de la performance la norme exclusive de l’ordre socio-politique. Sous cette figure du politique, on reconnaîtra aisément les traits du régime communiste chinois.

Communauté de destin

Parce que la norme n’exclut pas le pragmatisme, il n’y a pas d’obligation pour l’Afrique de choisir entre l’une ou l’autre de ces deux dimensions du politique. Du moins le choix pourrait varier d’un pays à l’autre en fonction de son histoire, de sa culture et des traditions en vigueur. Un ensemble de questions se pose pour les Africains sur les conditions d’une société politique en dehors de laquelle aucun développement humain ne sera possible : comment penser et organiser les rapports sociaux de façon à enraciner dans la conduite et l’esprit des hommes l’idéal du développement ? Quel type de société devraient vouloir des hommes raisonnables qui partagent un même espace géographique ? Quelle devrait être la nature de l’autorité censée organiser l’espace qui lie les hommes en tant qu’ils forment une communauté de destin ?

Le manque d’argent n’est pas ce qui tient l’Afrique à la remorque du monde

C’est de la réponse à ces questions que pourra se dessiner un projet de société instituant une Afrique capable, celle qui substituera au fondement colonial de l’État africain contemporain un fondement contractuel. C’est surtout de la réponse à ces questions que devra surgir la nécessité d’organiser une vie commune selon un cadre normatif contraignant, et en référence à un système minimal de valeurs partagées qui définira le type de société dans laquelle les Africains veulent vivre. Ces différentes interrogations conduiront inévitablement à soulever les questions liées au pouvoir et à son organisation, aux différentes formes de gouvernement, aux dispositifs institutionnels destinés à protéger le bien commun et à redistribuer équitablement les bénéfices issus de son exploitation.

60 ans d’espoir démocratique trahi

En dehors de cette réflexion sur les conditions éthiques et politiques de la vie commune, l’Afrique ne pourra se donner les capacités institutionnelles pour amortir l’impact économique lié à la crise du Covid-19. Faut-il rappeler à la France et aux spécialistes de l’aide internationale les travaux remarquables d’Amartya Sen sur le développement pour comprendre que le manque d’argent n’est pas essentiellement ce qui tient l’Afrique à la remorque du monde ? Peut-être le temps est-il venu pour le continent d’envisager ouvertement et sans compromis la question de son devenir politique, après soixante ans d’extraversion et d’espoir démocratique trahi.

Une tâche pour laquelle une aide extérieure ne serait d’aucune utilité parce que, justement, en ce qui concerne l’organisation politique, un peuple ne peut avoir recours qu’à son imagination, ses traditions, sa culture et un sens de la justice. Ce sont ces ressources endogènes qui devront être mobilisées afin de susciter l’avènement d’un État effectif et représentatif. Pour que, enfin, l’Afrique puisse disposer d’une marge de manœuvre budgétaire et d’une recette fiscale indispensable aux besoins du développement humain, économique et social.

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