Politique

[Tribune] Quand entendrons-nous la jeunesse africaine ?

Mis à jour le 31 mai 2021 à 16:12
Khaled Igue

Par Khaled Igue

Président du Club 2030 Afrique, Young global leader, associé en charge de l'Afrique à B&A Investment Bankers

Manifestation des partisans du leader de l’opposition Ousmane Sonko, à la suite de son arrestation pour des agressions sexuelles, devant le tribunal de Dakar, le 8 mars 2021. © Zohra Bensemra/REUTERS

Démographiquement majoritaires, les jeunes sont absents des instances dirigeantes du continent, et les leaders politiques ne pensent à eux que pour des intérêts électoraux. N’est-il pas temps de donner la parole à ces nouvelles générations ?

Instrumentalisée de longue date par ses dirigeants, la jeunesse africaine ne reste que trop faiblement écoutée et encore moins prise en considération dans l’agenda politique. Sa réduction au silence tient en un seul paradoxe : en Afrique, les jeunes incarnent la tranche de la population la plus importante en nombre et pourtant la moins représentée au pouvoir. Plus durement touchés que les autres par la crise économique liée à la pandémie, ils ont d’autant plus besoin d’être entendus, écoutés et impliqués pour prendre en main leur avenir.

Tel un doux refrain qui revient après chaque couplet, le sort de la jeunesse africaine est un sujet invariablement invoqué année après année, mandat après mandat, génération après génération, par les dirigeants du continent. Mais telle l’Arlésienne d’Alphonse Daudet, cette frange majoritaire de la population – 62 % de l’Afrique subsaharienne a moins de 25 ans – est servie uniquement dans les discours et jamais – ou presque – dans les faits.

Quel État africain peut se targuer d’avoir laissé le gouvernail à un jeune dirigeant ?

Argument électoral favori des candidats ou élus au pouvoir, l’avenir des jeunes Africains est devenu un « poncif dont abusent tous les responsables en mal de propositions politiques », pleure l’écrivain Mohamed Mbougar Sarr. « On parle beaucoup à la place des jeunes. Vante leurs vertus et courage. Salue leur héroïsme quand ils versent leur sang ou se révoltent à quelques occasions. Dessine pour eux des ambitions et des plans de carrière. Les incite à devenir des leaders, des guerriers, des militants. Mais les a-t-on une seule fois vraiment écoutés ? » La réponse tombe sous le sens de l’implacable réalité : contrairement à de nombreux pays comme l’Autriche, l’Estonie, la Finlande, la France, l’Ukraine, la Nouvelle-Zélande, le Costa Rica ou encore le Salvador, qui ont tous par le passé élu des trentenaires comme chancelier, premier ministre ou même président, quel État africain peut se targuer d’avoir laissé le gouvernail à un dirigeant qui n’ait pas plus de deux ou trois fois l’âge moyen de ses concitoyens et qui ne soit pas le produit d’un héritage paternel ?

Premières victimes de la crise économique

La tradition africaine, qui veut que la sagesse soit proportionnelle à l’âge, a bon dos. Un vieillard assis voit plus loin qu’un jeune debout, selon le proverbe burkinabé. Mais ce n’est pas une raison suffisante pour que de vieux – et riches – dirigeants décident unilatéralement de l’avenir de leur jeune – et pauvre – population. Absents des instances représentatives alors qu’ils sont majoritaires sur le terrain, les jeunes devraient être les premiers à pouvoir faire entendre leur voix, et encore plus en période de crise.

Plusieurs générations pourraient être sacrifiées en l’absence de soutien

S’ils sont relativement épargnés par le virus – moins de 100 000 morts sur le continent plus d’un an après le déclenchement de la pandémie –, les moins de 25 ans sont en revanche les premières victimes des conséquences économiques de la crise. Alors que la croissance démographique africaine nécessite la création d’1,5 à 2 millions d’emplois par an, le recul de 3,7 % du PIB moyen devrait en détruire pas moins de 2 millions rien que pour la jeunesse. Et ce bond en arrière ne sera pas compensé par la reprise économique en 2021, estimée à 3 % seulement, loin des 6 à 7 % habituels. Cela signifie, alerte l’Agence française de développement (AFD), « qu’une ou plusieurs générations pourraient être sacrifiées » en l’absence de mesures de soutien et de relance massive.

Insurrection des jeunes Sénégalais

Trop souvent étouffé par leurs aînés ou – pire encore – par autocensure, la jeunesse africaine appelle au secours depuis déjà plusieurs années. On se souvient du Printemps arabe au début de la dernière décennie, qui a permis de destituer plusieurs chefs d’État autoritaires dans les pays du Maghreb et du Moyen-Orient. Mais aussi du mouvement Y’en a marre, en 2012, qui a provoqué le départ du président sénégalais Abdoulaye Wade, ou encore du « Balai citoyen » des jeunes Burkinabés en 2014, qui a mis un terme à trois décennies de règne de Blaise Compaoré.

Au Sénégal, où les moins de 20 ans représentent plus de la moitié de la population, il semblerait que le nouveau cri d’alarme des jeunes a, cette fois-ci, été entendu à temps par le pouvoir. Début mars, l’insurrection des jeunes Sénégalais a en effet suscité une réponse concrète du président Macky Sall, qui a décidé d’augmenter significativement les budgets dédiés à l’éducation, à la formation, à l’emploi, au financement de projets et au soutien à l’entrepreneuriat des jeunes. Au total, le chef de l’État a promis 675 millions d’euros sur trois ans, « point de départ » à cette nouvelle politique de soutien. Il a également annoncé le recrutement de 65 000 jeunes pour des « activités d’éducation, de reforestation, d’hygiène publique ou d’entretien des routes ». Signe du mouvement d’ouverture, le président sénégalais a aussi invité, le 22 avril, plusieurs représentants de la jeunesse ainsi que des syndicats professionnels, formateurs, structures de financements et partenaires privés autour d’un Conseil présidentiel consacré à la question de l’emploi et de l’insertion des jeunes au Sénégal. Permettre aux jeunes de faire entendre leur voix afin de décider de la voie à suivre pour leur pays : rien de plus simple, et pourtant cela reste à ce jour assez exceptionnel pour être souligné.

Internet véritable contre-pouvoir

Sans représentation significative dans les institutions africaines, comment espérer que la jeunesse, pourtant largement majoritaire au sens démographique, bénéficie de politique favorable à son épanouissement ? Si la réponse est dans la question, on peut s’en convaincre en s’inspirant de l’exemple gabonais dans les années 70. À l’arrivée d’Omar Bongo en 1967, le pays a formé sa propre jeune classe dirigeante qui a obtenu des résultats concrets pour moderniser le pays. À l’inverse, la situation de l’Ouganda, l’un des pays les plus pauvres au monde, est préoccupante. Près de 80 % de la population est née après la prise du pouvoir par l’actuel président Yoweri Museveni en 1986. Heureusement, avec l’avènement d’internet et des médias sociaux, la jeunesse africaine a désormais accès à une fenêtre ouverte en grand sur le monde et sur les possibilités qui lui sont offertes. Véritable contre-pouvoir, ces outils d’information et de communication ont, parfois, permis d’intervenir directement sur la politique nationale, comme lors du Printemps arabe ou de l’élection présidentielle béninoise en 2016, couverte en ligne par l’Association des blogueurs du Bénin. Il y a une soixantaine d’années, cette même jeunesse avait impulsé le mouvement libératoire de décolonisation en Afrique. Comment ne pas lui permettre de prendre en main son avenir ?