Politique

Mali : comment Assimi Goïta tente de convaincre le M5 de prendre la primature

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Par - envoyée spéciale à Bamako
Mis à jour le 26 mai 2021 à 18:14

Le président malien Assimi Goïta aux funérailles d’Amadou Toumani Touré à Bamako, le 17 novembre 2020. © MICHELE CATTANI/AFP

Un temps tenu à l’écart du processus de transition, le Mouvement du 5 juin-Rassemblement des forces patriotiques (M5-RFP) pourrait accepter de proposer un nom pour le poste de Premier ministre. Et les militaires, très critiqués, auraient tout à y gagner.

Après avoir longtemps entretenu une relation à couteaux tirés, le Mouvement du 5 juin-Rassemblement des forces patriotiques (M5-RFP) et les militaires issus du Conseil national pour le salut du peuple (CNSP, dissous en janvier) vont-ils s’allier ? Dans la nuit du 24 au 25 mai, alors que le président Bah N’Daw et son Premier ministre Moctar Ouane venaient d’être conduits de force au camp de Kati, les militaires ont demandé au M5 de proposer au colonel Assimi Goïta le nom d’une personnalité susceptible de prendre les rênes de la primature.

Selon nos informations, le M5 aurait donné son accord de principe. « La crise est trop profonde pour [que l’on s’exclue] de la transition », explique un cadre du mouvement. En retour, le M5 a néanmoins exigé qu’Assimi Goïta, le vice-président de la transition, promette de faire des dix points qu’il avait présentés à Bah N’Daw, le 6 mai, la feuille de route du prochain gouvernement. Parmi eux : la réduction du train de vie de l’État et la lutte contre la corruption.

Dès le 24 au soir, les militaires ont fait du mouvement présidé par Choguel Maïga un interlocuteur de premier rang : sitôt N’Daw et Ouane mis aux arrêts, Assimi Goïta a donné l’ordre à ses hommes de faire venir les membres du M5-RFP à Kati. « Nous avons eu un appel des militaires qui nous ont convié à Kati pour parler de la situation de crise », confirme un cadre du M5.

« Ce qui s’est passé n’est pas un coup d’État »

À Kati, le ton est grave. Le M5 est représenté par des membres de son comité exécutif, dont Choguel Maïga, également porte-parole du mouvement, Mountaga Tall, le président du Congrès national d’initiative démocratique (CNID), et Ibrahim Kassa Maïga. La délégation est reçue par le colonel Sadio Camara, ministre de la Défense dans le premier gouvernement de Moctar Ouane, et par Abdoulaye Maïga, ministre l’Administration territoriale et de la Décentralisation.

« Nous sommes dans une situation de crise, mais ce qui s’est passé n’est pas un coup d’État, expliquent alors les militaires. En agissant ainsi, nous avons voulu faire respecter la charte de la transition. » Les représentants du M5, qui critiquaient « la militarisation » de la transition et rejetait depuis des mois ladite charte au motif qu’elle leur paraissait illégitime, écoutent attentivement.

L’écrasante majorité du M5 veut proposer un Premier ministre au CNSP »

Le mouvement, qui se sentait tenu à l’écart de la transition et exigeait depuis plusieurs semaines le départ de Moctar Ouane, a-t-il vraiment intérêt à proposer un Premier ministre issu de ses rangs ? En interne, les avis sont partagés et, depuis le 25 mai, le siège du M5 est le théâtre d’intenses négociations. « L’écrasante majorité veut proposer un Premier ministre au CNSP », affirme un membre du M5 sous couvert d’anonymat.

Incohérence

Les plateformes de Sy Kadiatou Sow (« Awn Ko Mali », « Le Mali d’abord ») et de Modibo Sidibé (Forces alternatives pour le renouveau et l’émergence, Fare) se sont néanmoins désolidarisées du reste du mouvement et ont condamné le coup de force des militaires.

Dans un communiqué, Awn Ko Mali a exigé « la libération immédiate du président, du Premier ministre et de toutes les personnes arrêtées ». Contactée par Jeune Afrique, Sy Kadiatou Sow souligne l’incohérence de ses compagnons de lutte. « On ne peut pas demander la dissolution du Comité national de la transition [CNT] et continuer de discuter avec eux », dénonce-t-elle en rappelant qu’une plainte demandant l’annulation du décret de nomination des membres du CNT a été introduite en justice par le M5.

« Le M5 est la seule carte politique que peut encore jouer l’ex-CNSP, analyse Lamine Savané, enseignant chercheur en sciences politiques à l’université de Ségou. Fortement critiqués par la communauté internationale, à commencer par la Cedeao qui a condamné avec force cette prise du pouvoir, les militaires savent qu’ils ont besoin du soutien populaire. C’est en cela que le M5, qui est composé de différentes entités politiques et d’organisations de la société civile, peut être intéressant. »

Le M5 à un tournant

« Il y a comme un air de déjà-vu, ajoute Boubacar Haïdara, chercheur associé au laboratoire Les Afriques dans le monde (LAM). Le M5 est en train de tomber dans le même piège qu’au lendemain du coup d’État contre Ibrahim Boubacar Keïta. Face aux pressions de la Cedeao qui demandait le retour d’IBK, le CNSP s’est rapproché du M5 pour se légitimer et faire face aux pressions de la communauté internationale. » Les militaires avaient par la suite tenu le M5 à l’écart de l’architecture de la transition.

Il y a une incohérence politique dans la stratégie du M5

« Il y a une incohérence politique dans la stratégie du M5, car en faisant alliance avec les militaires, le mouvement va légitimer les critiques dont il est la cible, poursuit Boubacar Haïdara. Quant aux militaires, ils envisagent de se rapprocher d’un mouvement qui les critiquaient fortement et affirmaient qu’ils avaient des visées politiques. »

En pointe de la contestation contre IBK il y a un an, le M5 est à un tournant. A-t-il vraiment intérêt à s’allier aux militaires ? Ce faisant, et alors que la communauté internationale est vent debout contre ce nouveau coup de force, ne risque-t-il pas de se discréditer ? Et quel nom pourrait-il proposer ? Ces dernières semaines, Choguel Maïga a tenté de se poser en leader naturel du mouvement, mais il n’est pas le seul à avoir des ambitions : selon nos informations, l’ex-ministre Konimba Sidibé et Cheick Oumar Cissoko, du mouvement Espoir Mali Koura (EMK), pourraient être tentés par la primature.