Politique

Éruption du Nyiragongo en RDC : des soupçons de corruption pèsent sur l’Observatoire volcanologique de Goma

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Mis à jour le 26 mai 2021 à 17:42

La coulée de lave du volcan Nyirangongo, près de Goma, le 23 mai 2021.

L’absence d’alerte pour prévenir du danger avant la catastrophe met en lumière la mauvaise gestion de l’Observatoire volcanologique de Goma. Et la corruption présumée qui règne en son sein.

« L’éruption du 22 mai, nous a trouvé dans le même état d’inconscience que celui dans lequel nous nous trouvions en 2002. » Jean-Baptiste Kasekwa, député de Goma, ne décolère pas. Pour lui, si l’éruption du mont Nyiragongo ne pouvait être évitée, l’alerte aurait dû retentir bien en amont, et les conséquences humaines et matérielles auraient pu être largement moindres.

Au moins 32 personnes ont trouvé la mort, dont 7 tuées par les coulées de lave et 5 asphyxiées par les gaz. Plus de 3 629 habitations ont été ravagées, et la route Goma-Rutshuru, recouverte de lave sur 2 kilomètres, a été entièrement coupée. Des structures sanitaires et des écoles ont été détruites. Au total, on compte plus de 20 000 personnes sans logement. Dans la cohue et la panique, 170 enfants sont portés disparus, et 150 autres, séparés de leurs familles, attendent de retrouver les leurs.

À l’exception d’un bulletin émis le 11 mai faisant état de la nécessité de porter une « attention particulière » aux activités volcaniques dans la région, l’Observatoire volcanologique de Goma (OVG) n’a émis aucun message pour prévenir les autorités et les populations de l’imminence de la catastrophe.

Tectonique politique

Selon Kasekwa, une grande partie de la responsabilité de cette défaillance incombe à l’État. En octobre dernier, lors des séances de questions au gouvernement, le député de Goma avait d’ailleurs interpelé José Mpanda Kabangu, le ministre de la Recherche scientifique, sur l’interruption prolongée de la surveillance des volcans Nyiragongo et Nyamuragira, ainsi que des zones d’éruption de gaz méthane dans le Kivu. Le constat qu’il dressait alors était sans équivoque. Sur les 350 agents de l’OVG, seule une cinquantaine percevaient effectivement leur salaire complet.

Des personnes se rassemblent sur une coulée de lave froide suite à l’éruption nocturne du Mont Nyiragongo à Goma, en RDC, le 23 mai 2021.

Clarice Butsapu/AP/SIPA

Le ministre et les députés ont oublié la question de la surveillance des volcans du Kivu

Le ministre, qui devait apporter sa réponse le 2 décembre devant les parlementaires, avait sollicité un délai, assurant pouvoir apporter des éclaircissements lors de la séance du 10 décembre. Mais  c’est lors de cette fameuse plénière qu’a été votée la destitution de Jeanine Mabunda de son poste à la présidence de l’Assemblée nationale, marquant la rupture de l’alliance politique entre le président Félix Tshisekedi et son prédécesseur Joseph Kabila. Accaparés par les mouvements de fonds de la tectonique politique, le ministre et les députés ont un temps oublié la question de la surveillance des volcans du Kivu.

« Pendant sept mois, soit depuis octobre 2020 jusqu’à avril 2021, le volcan Nyiragongo n’a pas été surveillé, l’OVG n’ayant plus d’appui du gouvernement central ni des bailleurs extérieurs », a reconnu Kasereka Mahinda, directeur scientifique de l’OVG, dès le lendemain de l’éruption.

Depuis l’éruption meurtrière du Nyiragongo du 17 janvier 2002 – lors de laquelle les coulées avaient détruit quatorze villages et enseveli une partie de Goma (de 15 millions de mètres cube de lave), faisant 250 morts et 130 000 sans-abris – la majeure partie des mécanismes de surveillance des volcans du Kivu est financée par des partenaires extérieurs. En vingt ans, les autorités congolaises ne sont pas parvenues à assurer une autonomie financière à l’OVG.

« Manque d’expérience »

L’OVG serait même devenu « une source d’enrichissement illicite grâce aux détournements des fonds offerts par les partenaires, ainsi que des lignes de rémunérations fournies par le gouvernement », accuse Jean-Baptiste Kasekwa. En juin dernier, lorsqu’elle a décidé de ne pas renouveler son apport financier à l’OVG – 2 millions de dollars (1,63 millions d’euros) sur quatre ans –, la Banque mondiale avait notamment souligné ses soupçons quant à la gestion. Outre un « manque d’expérience », l’OVG montrait « des faiblesses dans la mise en œuvre d’une telle subvention ». Dans le communiqué publié alors, la Banque mondiale avait cependant assuré ne pas être en capacité de corroborer les allégations de corruption.

Un habitant de Goma observe la coulée de lave après l’éruption du Nyiragongo, samedi 22 mai 2021.

Justin Kabumba/AP/SIPA

Il y a eu des détournements, une sélection clientéliste de candidats

« Les fonds destinés à la formation des chercheurs qualifiés n’ont pas été affectés de manière convenable, confie à Jeune Afrique une source au sein de l’Observatoire. Il y a eu des détournements, une sélection clientéliste de candidats. » Cette corruption présumée, l’ONG Lutte pour le changement (Lucha) en a fait l’un de ses chevaux de bataille depuis plus de deux ans. La chaîne de détournement irait des gestionnaires locaux aux hauts fonctionnaires des ministères, en particulier au sein du ministère du Budget, et impliquerait même des représentants de partenaires extérieurs.

La Lucha a notamment saisi l’Union européenne, principal bailleur de l’OVG, pour faire état des soupçons de « détournements, corruption, abus de pouvoir et mauvaise gestion » et réclamer un « audit général » des comptes de l’OVG. Fin avril, l’ONG annonçait avoir obtenu l’assurance que l’Office pour la bonne gouvernance et la lutte contre la corruption (OBLC) et l’Observatoire de surveillance de la corruption et de l’éthique professionnelle (OSCEP) allaient engager des démarches en ce sens.

Matériels vétustes

Mardi, à l’Assemblée nationale, un député est monté au créneau, pour interpeller à nouveau le ministre José Mpanda Kabangu. « Comment s’organise la gestion et le fonctionnement de l’OVG et qu’en est-il de son financement ? Quel est le rôle et la responsabilité de chaque intervenant dans la détection et la diffusion des signaux renseignant un éventuel risque d’éruption volcanique ? », a interrogé le député. S’inquiétant d’une « grogne des agents, chercheurs et scientifiques de l’OVG », il a également pointé le décaissement récent de 421 millions de francs congolais (172 000 euros) par le gouvernement pour les frais de fonctionnement de l’OVG. « Qu’en est il de l’utilisation de cette somme ? », a-t-il lancé.

Ce mardi, le ministre de la Recherche a fini par répondre. Mais pas aux députés. Il a annoncé au personnel de l’OVG qu’un « appui sera donné à l’Observatoire » et que les matériels vétustes seraient « progressivement remplacés ». Il a en outre assuré aux agents de l’OVG que les arriérés de leurs primes mensuelles et de leurs frais de fonctionnement seraient versés. Il s’agit « dans un premier temps de remettre cet outil en fonction », a précisé Jean-Jacques Mbungani, ministre de la Santé publique, qui conduit la délégation officielle envoyée par Kinshasa à Goma. Mieux vaut tard que jamais.