Politique

Lutte pour l’indépendance, droit des femmes, Bourguiba : le roman tunisien de Ahmed Mestiri

| Par - à Tunis
Mis à jour le 26 mai 2021 à 16h11
Ahmed Mestiri, ancien avocat et homme politique tunisien, le 9 août 2011..

Ahmed Mestiri, ancien avocat et homme politique tunisien, le 9 août 2011.. © Ons Abid pour Jeune Afrique

Figure de la lutte pour l’indépendance et premier ministre de la Justice de la Tunisie, l’avocat est décédé le 23 mai. Retour sur une vie d’engagements sans concession.

Ancien ministre de Bourguiba et figure tutélaire du Mouvement des démocrates socialistes (MDS), Ahmed Mestiri, 95 ans, repose depuis le 23 mai au cimetière de Sidi Abdelaziz à la Marsa, aux côtés d’anciens compagnons de route et de nombreux amis.

Cette station balnéaire, en banlieue de Tunis, qui avait vu naître ce fils d’une famille de propriétaires terriens, originaires de Monastir (Sahel), a été témoin de tout son parcours militant et politique, donné pour exemplaire.

Menacé par la Main Rouge

Militant nationaliste, Ahmed Mestiri rejoint les rangs du Parti libéral Constitutionnel, dit le Destour, dès ses 17 ans. Sa vie durant, il mettra ses talents d’avocat et sa force de conviction au service de causes qui lui tenaient à cœur, dont la lutte nationale.

Discret de nature, il collabore avec toute la jeune génération qui accompagne Habib Bourguiba dans le face à face qui les oppose aux autorités coloniales françaises pour obtenir l’indépendance. Membre du bureau politique clandestin du Néo-Destour, fondé par Bourguiba en 1934, il est en charge de la résistance et défend ses camarades déférés devant les tribunaux civils et militaires français. Il dérange au point d’être dans le collimateur de l’organisation de la Main Rouge qui tente de l’assassiner après avoir abattu, en 1952, le militant et fondateur du mouvement syndical, Farhat Hached.

Sa vie durant, il mettra ses talents d’avocat et sa force de conviction au service de causes qui lui tenaient à cœur

Chargé de l’organisation et de la supervision des opérations de résistance, il est contraint d’entrer dans la clandestinité mais fera son retour au grand jour pour participer aux négociations pour l’autonomie interne, conduites par le ministre d’État délégué par le Néo-Destour, Mongi Slim. Ahmed Mestiri démarrera une carrière exemplaire. Benjamin de l’Assemblée en 1956, il sera aussi le Premier ministre de la Justice de la Tunisie indépendante avec pour mission d’adapter et de compléter le corpus juridique au nouveau contexte tunisien.

De Moscou à Alger

Il sera le chef de file de l’élaboration du Code du statut personnel qui octroie l’émancipation aux Tunisiennes et représente le pays au Conseil de sécurité de l’ONU à la suite du bombardement de Sakiet Sidi Youssef par la France, en 1958. Rouage de la Tunisie moderne, il se chargera de la création du dinar tunisien quand Bourguiba lui confiera les portefeuilles des Finances et du Commerce.

Autant d’actes fondateurs pour la nouvelle République dont Ahmed Mestiri ne cherche à tirer aucune gloire. Il poursuit sa tâche de haut commis de l’État, sera ambassadeur dans des capitales clés des années 1970 : Le Caire, Moscou, Alger, Varsovie, puis est désigné à la Défense avant de prendre la tête de l’Intérieur.

Le président Habib Bourguiba (à g.), Béchir Ben Yahmed, ministre de l’Information (avec des lunettes de soleil) et Ahmed Mestiri, ministre des Finances, à Tunis, en juillet 1957.

Le président Habib Bourguiba (à g.), Béchir Ben Yahmed, ministre de l’Information (avec des lunettes de soleil) et Ahmed Mestiri, ministre des Finances, à Tunis, en juillet 1957. © Studio Kahia

Il ne cache pas son opposition à la politique du collectivisme en 1968 et milite pour une démocratisation et une libéralisation du régime, que Bourguiba avait promises. Son intransigeance lui vaudra d’être écarté puis réintégré pour finalement rompre avec le Parti socialiste destourien (PSD) à l’issue du VIIIe Congrès en 1972.

Conséquent et sans ruse

Son éviction de l’Assemblée en 1973 le fera passer dans l’opposition avec la fondation en 1978 du Mouvement des démocrates socialistes (MDS) qui participe aux élections de 1981. Dans « J’accuse », un article qu’il signe paru dans les colonnes de L’Avenir, Mestiri dénonce les gouvernants et estime que « la loi est bafouée ». C’en est trop pour cet homme de principes, conséquent et sans ruse.

Après avoir été arrêté et mis en résidence surveillée lors d’une manifestation en 1986, il se retire progressivement du secrétariat général du MDS et quitte la vie politique en 1989. Mais Ahmed Mestiri, parmi les pères fondateurs d’un État moderne, reste un exemple ou au moins une référence. Durant des décennies, l’auteur de Témoignage pour l’Histoire sera souvent consulté et certains ont même souhaité que ce démocrate conduise un gouvernement de sortie de crise en 2013.

Il ne cache pas son opposition à la politique du collectivisme en 1968 et milite pour une démocratisation du régime

Il avait refusé toutes les propositions et toutes les compromissions notamment avec les islamistes mais la porte de sa petite maison de la Marsa était toujours ouverte et il partageait volontiers son expérience politique après avoir attentivement écouté ses visiteurs. À sa disparition, certains constatent que le cours de la Tunisie aurait pu être autre si le régime de Bourguiba avait accepté plus de justice sociale, plus de libertés individuelles et collectives comme le proposait Ahmed Mestiri, et que les Tunisiens réclament encore dix ans après la révolution.

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