Politique

[Tribune] Après le nouveau coup de force des militaires, que reste-t-il du Mali ?

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Par  Modibo Seydou Sidibé

Professeur d'économie à la Duke University (États-Unis)

Des policiers maliens le 25 mai 2021 à Bamako, après l’arrestation du président et du chef du gouvernement.

Des policiers maliens le 25 mai 2021 à Bamako, après l'arrestation du président et du chef du gouvernement. © AP/SIPA

En arrêtant le président et son Premier ministre – les contraignant à la démission -, les militaires ont vidé la transition de toute sa substance, ont mis en lumière leur mépris pour le peuple et se sont disqualifiés de la conduite des affaires du pays.

Un roi incarnant le pouvoir, mais une direction des affaires confiée à un Premier ministre secondé par un « Khalissi-farma », ministre des Finances, et un « babili-farma », ministre de l’Agriculture… Des décisions importantes prises par un conseil composé du « gouvernement », d’anciens et du juge. Des actes officiels consignés et envoyés de par l’empire par des services de courrier. Un pays divisé en provinces dirigées par un Farbin désigné par l’empereur, et un chef local désigné par les populations…

Bienvenue dans l’Empire du Mali, au 12e siècle ! Un empire qui regroupait les territoires actuels du Mali, du Sénégal, du Burkina Faso, du Niger et de Guinée, et dont les  Égyptiens parlaient comme de « la terre du roi qui a distribué une si grande quantité d’or sur la route de son pèlerinage qu’une longue période d’inflation s’en est suivie ».

Myriade de problèmes

À vivre dans le passé, le Mali en a oublié de se forger un futur, et les soubresauts institutionnels actuels traduisent une décadence qui en dit long sur le chemin à parcourir pour être à la hauteur de l’Histoire. Moins d’un an après le coup d’État qui a renversé le président Ibrahim Boubacar Keita, la transition malienne est confrontée à une myriade de problèmes qui menacent les ambitions de refondation de la nation.

Le Mali est passé de ma « Famille d’abord » aux « Colonels d’abord »

Le pays est sans gouvernement depuis deux semaines, l’ensemble des services publics à l’arrêt suite à une grève générale. On en oublierait presque la guerre au Centre et au Nord. Pourtant, des militaires tombent quotidiennement. Cette transition qui avait réussi à trouver les bons mots pour qualifier les maux de la société malienne en est restée aux grands principes. En neuf mois, elle aura brillé par son inaction, et réussi à se mettre à dos tous les alliés de la première heure. En arrêtant les chefs de l’État et du gouvernement, puis en les démettant de leurs fonctions, l’ancien « Comité national pour le salut du peuple » a mis en exergue un réel mépris pour le peuple, affirmant un peu plus son dessein corporatiste. Si la transition a opéré un changement de paradigme, le Mali est passé de ma « Famille d’abord » aux « Colonels d’abord ».

Versatilité de militaires

En novembre 2020, plus des deux tiers des exécutifs régionaux sont confiés à des officiers supérieurs de l’armée et de la police. En violation flagrante du statut général des militaires, près du sixième des sièges au sein du Conseil national de la transition (CNT), organe législatif de la transition, ont été attribués à des officiers de l’armée. Récemment, des médecins militaires ont pris les rênes des hôpitaux publics et des centres de recherches. Enfin, plusieurs ambassadeurs ont été rappelés, mais il est très probable que le Premier ministre, issu du corps diplomatique, ait bloqué de potentielles nominations militaires.

Alors que des soldats de plus 30 pays sont au chevet du Mali, les forces spéciales du pays protègent le vice-président de la transition à Bamako

Aussi, présenter l’échec de la transition comme une faillite du président et du chef du gouvernement ne saurait être plus erronée. Le coup de force du 24 mai, n’est en rien une tentative de préserver la République, mais un rappel à l’ordre formulé contre un président décidé à s’affranchir d’une tutelle devenue encombrante. L’incongruité de la situation prêterait à sourire si le destin de tout un peuple n’était pas en jeu. Alors que des soldats de plus 30 pays sont au chevet du Mali et que les populations sont livrées à elles-mêmes après le retrait de l’armée de plusieurs postes de défense jugés isolés, les forces spéciales du pays protègent le vice-président de la transition à Bamako.

La versatilité de militaires qui « désignent » un président puis l’arrêtent moins d’un an avant la fin de la transition les disqualifie de la gestion du pays. Tout doit être mis en place pour rétablir les autorités de la transition, et au terme de cet épisode, la justice militaire doit sévèrement condamner tous les officiers et radier des effectifs tous les soldats de rang qui ont participé à l’arrestation du chef suprême des armées. Il faut à jamais rompre le cycle de l’impunité, qui a mené les militaires dans l’arène politique.

Coup de balai institutionnel

Cependant, les défis ne manquent pas pour le reste de la transition, et le sentiment que les dirigeants passent sans que rien ne change vraiment n’est pas propice au succès. Il est encore temps de rectifier la trajectoire et de répondre aux aspirations du peuple. Les syndicats de la fonction publique dénoncent une République des privilèges qui engendre un fossé entre les gouvernants et les gouvernés.

Il est temps de mettre un terme à la gestion des carrières basée sur le rapport de force, qui fait que rien que la prime de judicature d’un magistrat de grade exceptionnel est quatre fois supérieure au salaire d’un médecin. Aussi, la grève générale doit être une opportunité de revoir les salaires des agents du service public, et d’obtenir des garanties pour lutter contre tous les abus commis.

Enfin, la transition se doit de rester réaliste, et offrir des vraies perspectives pour soulager les Maliens qui expriment une soif de bonne gouvernance, réclament hôpitaux et routes. Pour accomplir ces objectifs, au lieu de créer de nouvelles régions, dotées de budgets dérisoires, la transition se doit d’accomplir un coup de balai institutionnel, qui réduit le train de vie de l’État. À force d’importer des modèles inadaptés aux réalités, le pays se retrouve dans un imbroglio administratif qui ne sert nullement les populations. À titre d’exemple, pour lutter contre la corruption, le Mali a copié l’ancien contrôle d’État français, l’inspection générale des finances française, le bureau du vérificateur général canadien, l’Office central de lutte Contre l’enrichissement illicite sénégalais, et l’ancienne chambre des comptes française. Toutes ces structures cohabitent au grand détriment des finances publiques.

Le Mali indépendant a fêté ses soixante ans. Cinq présidents, et quatre/cinq coups d’États plus tard, le pays est confronté à de sérieux défis, et l’incapacité des gouvernants successifs à répondre aux aspirations du peuple a conduit aux rebellions successives au Nord, et, aujourd’hui, à une insurrection djihadiste au centre du pays. Le divorce entre les élites et la jeunesse désœuvrée du pays est consommé. Les replis communautaires et la montée d’un islam de plus en plus politique sont autant de facteurs d’exclusions. Il y a dans chaque nation un esprit général, sur lequel le pouvoir est fondé ; quand il choque cet esprit, il s’arrête nécessairement, disait Montesquieu. Pour le salut du peuple malien, il est temps d’apporter des solutions concrètes aux aspirations légitimes de la population.

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