Diplomatie

[Tribune] L’Afrique est une question d’intérêt vital pour l’Amérique, mais le sait-elle ?

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Par  Rama Yade

Directrice de l'Africa Center Atlantic Council.

Le président américain Joe Biden et la vice-présidente Kamala Harris, le 20 mai 2021.

Le président américain Joe Biden et la vice-présidente Kamala Harris, le 20 mai 2021. © Kevin Lamarque/REUTERS

Depuis son élection, le président Joe Biden a montré des signes d’intérêt pour l’Afrique qui marquent un changement avec la politique de son prédécesseur. Mais les États-Unis auront fort à faire face à leur rival chinois, qui a su identifier les opportunités offertes par le continent et n’a pas perdu de temps.

À l’occasion de la Journée de l’Afrique, le monde commémore la naissance de l’Organisation de l’unité africaine le 25 mai 1963. Ce jour-là, alors que les deux tiers du continent avaient gagné leur indépendance, c’est Haïlé Sélassié qui accueille les nouvelles nations indépendantes à Addis-Abeba, pour officialiser l’unité africaine.

« Que cette unité dure 1 000 ans », déclare alors le dirigeant éthiopien. Encore sous le joug de l’apartheid pour les uns ou en lutte contre la puissance coloniale portugaise pour les autres, la Rhodésie du Sud et l’Afrique du Sud d’un côté, le Mozambique et l’Angola, de l’autre, se battaient toujours pour leur liberté.

Depuis, avec ses 55 membres, l’Union africaine a pris le relais, « inspirée par les nobles idéaux qui ont guidé les pères fondateurs de notre Organisation continentale et des générations de panafricanistes dans leur détermination à promouvoir l’unité, la solidarité, la cohésion et la coopération entre les peuples d’Afrique et les États africains », selon son acte constitutif.

Une Afrique vigoureuse et décomplexé

Si l’Afrique semble géographiquement éloignée des États-Unis, ce n’est qu’une illusion. Les États-Unis ne seraient pas ce qu’ils sont aujourd’hui sans la force de travail des Africains qui y avaient été déportés au cours d’un sanglant commerce transatlantique de plusieurs siècles. Comme l’a récemment souligné l’Ambassadrice des États-Unis aux Nations Unies, Linda Thomas-Greenfield, cette expérience de l’esclavage, connue de sa grand-mère, « n’est qu’à trois générations de moi ».

Exsangue mais toujours vivante après ce dépeuplement massif, qui lui a coûté cent millions des siens, directement ou indirectement, selon la comptabilité macabre de W.E.B Du Bois, l’Afrique a survécu. Aujourd’hui, elle est la nouvelle frontière, vibrante de toutes les promesses de sa jeunesse, de son dynamisme et de son universalisme malgré le poids persistant de la pauvreté.

Chaque jour qui passe, l’Afrique devient, pour les États-Unis, une question de sécurité nationale et un intérêt vital, sur le plan économique

Marquant leur retour dans les affaires du monde, c’est une Afrique vigoureuse et décomplexée, du moins dans le secteur de la société civile et parmi les jeunes générations, que les États-Unis de Joe Biden vont trouver. Ceux-là n’attendent pas vraiment de l’Amérique l’exercice d’un quelconque leadership sur leur continent, mais plutôt un partenariat gagnant-gagnant. Chaque jour qui passe, l’Afrique devient, pour les États-Unis, une question de sécurité nationale et un intérêt vital, sur le plan économique.

La Chine voit loin

Pourtant, c’est avec minutie que la Chine a taillé des croupières à la présence américaine en Afrique, déployant méthodiquement son plan Marshall pour le continent avec sa route de la soie. Et Pékin n’est guère à blâmer. En tant que foyer d’une grande partie des ressources en eau du monde, des terres arables encore inexploitées, et d’ici 2050 de près de 25% de la population mondiale, l’Afrique apparaît, chaque jour un peu plus comme la pièce la plus importante de l’échiquier géopolitique en construction. Les États-Unis (et leurs alliés européens) jouent gros et la Chine voit loin.

Contrairement à ce que l’on entend souvent dire, elle ne se contente plus d’investir seulement dans les infrastructures africaines telles que les chemins de fer, les ports, les barrages, elle vient concurrencer les secteurs où l’Amérique était, jusqu’à présent, sans rival, à savoir la technologie et les banques, où elle aspire à concurrencer les poids lourds américains tels que Microsoft, Boeing, Google ou General Electric. La bataille finale se jouant, bien entendu, sur ce qui fait la force du leadership économique américain, le dollar.

Ces manœuvres stratégiques sont le reflet de la volonté des puissances globales de se préparer à l’arrivée d’une classe moyenne africaine dont le nombre, qui s’élevait à 355 millions de personnes en 2010, va passer à 1,1 milliard d’ici 2060.

L’atelier du monde

Il est vrai que, du Maroc à l’Éthiopie, l’Afrique est devenue l’atelier du monde. Juste avant la pandémie, elle était le foyer de six des dix économies les plus dynamiques du monde. La plus grande zone de libre-échange du monde, la Zone continentale de libre-échange africaine, est entrée en vigueur, début 2021 avec pour ambition de mettre fin aux effets dramatiques de l’ancienne stratégie coloniale qui empêchait les Africains de commercer entre eux. Sur ce continent qui a connu, ces deux dernières décennies, la plus grande révolution des télécommunications dans le monde, le Kenya est le chef de file mondial du systèmes de paiement mobile. Des villes intelligentes sortent de terre au Ghana ou en Angola. Des entreprises comme Google, Apple, Facebook et Amazon ont investi deux milliards de dollars dans l’Africantech en 2019. L’élite des milliardaires grossit.

Fait encourageant, la nouvelle génération d’Africains à l’origine de ce changement ne veut pas vivre dans un système léniniste. Ils veulent la démocratie, un marché ouvert et le libre-échange, autant de valeurs qu’ils ont en partage avec les États-Unis.

Esprit d’entreprise

L’administration Biden a envoyé des signaux forts à destination de cette nouvelle Afrique, en particulier lors de sa participation au 34e Sommet de l’Union africaine, son premier forum international au pouvoir, au cours duquel il a souhaité mettre en lumière l’esprit d’entreprise et le sens de l’innovation des sociétés africaines.

Le continent doit être considéré à travers le prisme des opportunités qu’il offre plutôt que des risques qu’il comporte

Enfin, une nouvelle politique américaine à l’égard de l’Afrique ne doit pas, pour cause d’obsession chinoise, négliger les autres puissances globales, de la Russie à la Turquie, ni même ignorer le fait que les changements majeurs en cours dans les sociétés africaines ont un impact significatif sur les intérêts stratégiques à long terme des États-Unis. Le continent doit être considéré à travers le prisme des opportunités qu’il offre plutôt que des risques qu’il comporte. Les Chinois l’ont compris, eux qui appliquent des primes de risques plus faibles sur les emprunts africains, là où les Occidentaux marquent chaque jour, et injustement, leur défiance vis-à-vis des nations africaines en leur appliquant des taux démesurément élevés, portant une responsabilité massive dans les intérêts incontrôlés de la dette africaine.

Comme l’a exprimé le président sénégalais Macky Sall : « Ce qui handicape le continent, ce sont les préjugés et le regard stigmatisant qui le concerne. Lorsqu’il s’agit d’investir en Afrique, la perception du risque est toujours exagérée, ce qui augmente encore le coût de l’investissement et de la dette. En fait, le risque en Afrique n’est pas plus élevé que dans de nombreuses autres parties du monde ».

La marginalisation de l’Afrique n’est plus une option

Dans ces conditions, il sera bien difficile aux Américains et aux Européens de rattraper les investissements chinois dans le domaine des infrastructures. Mais il est encore un domaine où les premiers sont audibles des Africains, ce soft power culturel qui, de la mode au cinéma, du sport à la musique, véhicule des valeurs de liberté et de fair-play, qui, pendant la guerre froide, avait déjà permis au mode de vie américain de se répandre partout. Face au modèle soviétique, la culture s’était avérée plus forte que l’arme nucléaire. Et c’est une bonne chose : les industries culturelles africaines ont un besoin urgent d’investissements et les artistes d’être soutenus.

Une nouvelle donne entre l’Afrique et les États-Unis est possible

De la Banque africaine de développement à Afreximbank, les investisseurs panafricains s’y mettent. Pour lancer cette révolution culturelle et géopolitique, les États-Unis ont un atout considérable : leur communauté africaine-américaine, qui éclabousse de son talent l’industrie culturelle globale et dont l’intérêt pour le continent africain ne cesse de croître. D’un nouveau monde à un autre, ce basculement entre l’Amérique et l’Afrique ressemblera davantage à une fructueuse coopération qu’à un passage de témoin.

Mais pour qu’un tel partenariat soit pris au sérieux, il importe de ne pas empêcher l’Afrique de s’élever au niveau où elle doit être, c’est-à-dire actrice de son destin, ce qui implique davantage de sièges dans les instances multilatérales et d’abord au Conseil de sécurité des Nations-Unies. Le soutien des États-Unis dans la démocratisation des institutions multilatérales serait déterminant dans un monde qui se régénérerait d’entendre les solutions africaines aux défis globaux, y compris le terrorisme, le changement climatique, les migrations, la dette voire même le Covid-19. La marginalisation de l’Afrique n’est plus une option, et ses nations n’oublieront pas de sitôt qui les aura soutenues dans leur volonté de s’asseoir à la table des décideurs.

Une nouvelle donne entre l’Afrique et les États-Unis est possible. Il s’avère que le plus vieux continent du monde est aussi le plus jeune. À ce double titre, l’Afrique a beaucoup à dire. Il est temps de l’écouter.

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