Culture

Les rastas, précurseurs culinaires avec le régime ital

Mis à jour le 28 mai 2021 à 12:52

Daqui Gomis et Coralie Jouhier ont ouvert Jah Jah by Le Tricycle en mai 2017 à Paris. © Elodie Ratsimbazafy pour JA

Longtemps moquée, la diète rasta avait une sacrée avance sur les tendances alimentaires actuelles. Elle prônait un mode de vie spirituel, bien plus qu’une simple cure saine et écolo.

Bob Marley avait pour habitude d’ingurgiter, tous les matins, un drôle de breuvage à base de mousse irlandaise. Cette algue rouge, au nom qui n’évoque pas franchement la Caraïbe, aurait été introduite en Jamaïque au XVIIe siècle par les travailleurs immigrés irlandais et poussent depuis sur la côte. La boisson qui en est dérivée, reconnue pour sa forte teneur en vitamines, fer et calcium, est aujourd’hui commercialisée dans une version prête-à-consommer et n’a plus grand-chose à voir avec la potion chère au roi du reggae.

Refuser la société consumériste

Né avec le mouvement rasta dans les années 1930, le régime ital – contraction de « vital » et de « I » (le pronom anglais « je » unificateur et plébiscité par les rastasfaris) – se compose essentiellement de légumes et de produits non-transformés. Le fait maison étant le maître-mot de ses adeptes. On verra ainsi le chef jamaïcain Rasta Mokko, l’un des dignes représentants de la cuisine ital, ou végétalienne, prendre le temps de mijoter son nectar rastafarien à feu doux dans son jardin, en commentant les bienfaits des fruits et des plantes qui poussent sur son terrain. « J’ajoute du citron vert, du lait et ça fait du Supligen [ndlr : boisson concentrée à base de la fameuse mousse irlandaise très répandue en Jamaïque], plaisante-t-il dans une vidéo publiée sur YouTube et sa chaîne à succès Ras Kitchen. Avec ça, plus de cancer de la prostate. »

Triste ironie du sort, Bob Marley s’est éteint d’un cancer généralisé à l’âge de 37 ans, malgré l’absorption quotidienne de sa mixture iodée faite maison. « Pour les rastas, préparer soi-même sa nourriture revient à refuser la société consumériste, analyse Alexandre Grondeau, fondateur de reggae.fr, l’un des premiers médias français dédié au genre et à sa culture. On peut y voir une interprétation politique, car consommer ce que l’on produit c’est être anti-Babylone, anti-colons. »

Manger ce qui pousse naturellement

Même son de cloche du côté du chef végétalien Delroy Brown à la tête de Gee Wiz, un restaurant ital campé à Treasure Beach, au sud-ouest de l’île. « Le but de ce régime est de proscrire toute nourriture qui aurait été importée par les colons, précise ce joyeux gaillard de 66 ans, également traiteur pour l’agence Jammin Voyages spécialisée dans les séjours sur mesure en Jamaïque. Le régime ital encourage à manger ce qui pousse naturellement sur notre terre. On ne consommera pas de sel par exemple, car on le trouve dans la mer. L’idée est aussi de se rapprocher de nos ancêtres esclaves qui cultivaient eux-mêmes leur nourriture à l’époque coloniale », interprète ce fervent défenseur du mouvement panafricaniste. Ainsi, on retrouvera au menu de sa cantine colorée, des ragoûts et des soupes à base de légumineuses aussi bien que du poisson « pour soutenir la pêche locale », se justifie-t-il.

On n’a jamais vu une carotte devenir folle alors que vos vaches, elles, le sont !

Végétarien ou végétalien, le régime ital connait plusieurs déclinaisons. Bob Marley lui-même s’autorisait du poisson dans son assiette, mais ne se déplaçait jamais en tournée sans son chef cuisinier. « Marley n’allait pas au restaurant, indique Alexandre Grondeau, également auteur de Bob Marley : un héros universel (Éditions La Lune sur le toit, 2019). Lors de sa première tournée avec les Wailers en Angleterre au début des années 1970, il fallait qu’il trouve de quoi cuisiner ital, mais c’était l’hiver, il n’y avait aucun légume et tout coûtait cher à l’époque », se souvient-il.

Aucun produit d’origine animale

Cuisiner maison, cultiver et manger local, un triptyque qui n’est pas sans rappeler les modes de consommation encouragés par les militants de la protection de l’environnement dans le contexte de crise écologique actuel. A l’instar des végans, les adeptes de la cuisine ital ne mangent ni viande ni produits d’origine animale comme le lait et les œufs. Écolo avant l’heure, leur approche est pourtant moins politique et sociale que spirituelle. Si les rastas veulent s’affranchir du christianisme, religion importée par les colons européens, leurs habitudes alimentaires puisent leurs fondements dans la Bible. « Dieu dit : Voici, je vous donne toute herbe portant de la semence et qui est à la surface de toute la terre, et tout arbre ayant en lui un fruit d’arbre et portant de la semence : ce sera votre nourriture (Genèse, 1 :29). » Ce mode de consommation est également basé sur des passages du lévitique, embrassant le mouvement livity – contraction de live pour vivre et de lévitique.

Légumineuses et nourriture crue

« On peut aussi y voir une approche animiste héritée des spiritualités africaines, glisse la Parisienne Coralie Jouhier, co-fondatrice du restaurant ital et afro-vegan Jah Jah le Tricycle. Certains pionniers du mouvement rasta comme Leonard Howell, apôtre du retour en Afrique, encourageaient à prendre conscience de ce que l’on mange, à être proche de la nature, à respecter le cycle de la vie, son corps et son esprit », poursuit-elle. Légumineuses (lentilles, haricots…), aliments alcalins (épinards, brocolis…), oléagineux sources de protéines (amandes, cacahouètes…), et plus récemment « raw food », la nourriture crue comme les salades, carottes et betteraves, constituent la base de la detox ital. « Un jour j’étais en studio en Jamaïque avec Anthony B, se souvient Alexandre Grondeau, et on voulait se faire livrer à manger. Il était interloqué et s’est écrié : “Tu vois, moi je mange ce que je suis, c’est pour ça que je suis en bonne santé. On n’a jamais vu une carotte devenir folle alors que vos vaches, elles, le sont !” »

Bientôt dans les magasins bio

A l’heure où les citadins des capitales occidentales font rimer graines de chia avec yoga, le régime ital commence doucement à être admis dans les usages. Pourtant, il a longtemps détonné dans le paysage des habitudes alimentaires des années 1970. « Aujourd’hui les organisateurs de concerts ne reçoivent plus les artistes jamaïcains comme avant, en leur riant au nez et en leur servant des plateaux de charcuterie, observe Alexandre Grondeau. La société a changé de regard et a compris que les rastas étaient avant-gardistes dans leur manière de se nourrir ».

Le mouvement a dépassé les frontières de la Jamaïque pour toucher des artistes américains et britanniques comme Jah Sun et son morceau No Bones No Blood (Pas d’os pas de sang) ou Macka B et son hymne ital What We Eat (Ce que nous mangeons) qui continuent à prôner en musique cette philosophie culinaire. Reste encore la question de la certification – un label serait en cours de structuration aux États-Unis pour une vraie reconnaissance de ce régime vieux de près d’un siècle. « Ce n’est qu’une question de temps, je suis persuadée que des produits itals vont débarquer dans les magasins bio sous peu », avance Coralie Jouhier.