Politique

Mozambique : Filipe Nyusi, un président fragilisé par les crises et les conflits

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Mis à jour le 22 mai 2021 à 17:05

Le 28 avril 2021, à Pemba, Filipe Nyusi signe un plan d’intervention d’urgence pour la région de Cabo Delgado. © MARCO LONGARI/AFP

En avril dernier, la rébellion jihadiste dans la grande région du Cabo Delgado a fait perdre au pays un important contrat avec Total, mettant encore plus à mal la gouvernance du chef de l’État.

Ce devait être la promesse d’une manne financière à 2 milliards de dollars par an pour les caisses de l’État mozambicain. L’occasion de « prouver que les ressources énergétiques peuvent être une bénédiction, pas une malédiction », déclarait le président Filipe Nyusi lors de son discours d’investiture pour un second mandat le 15 janvier 2020. Ce n’est désormais qu’un mirage. Le 26 avril dernier, le groupe Total suspendait une nouvelle fois son projet de site gazier à Afungi dans le nord du Mozambique. En cause, la menace croissante de la rébellion jihadiste dans cette région du Cabo Delgado depuis 2017.

L’assaut jihadiste du 24 mars dernier contre la ville de Palma a dévoilé les failles du régime de Maputo. Les garanties sécuritaires promises à Total par le gouvernement ont rapidement volé en éclat. Une centaine de jihadistes lourdement armés ont mis en déroute les forces militaires nationales. Un assaut majeur – des dizaines de morts et plus de 45 000 déplacés selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) –, sauf aux yeux de Filipe Nyusi qui n’y voyait pas « la plus grande attaque ».

Des enfants de Palma qui ont fuit l’avancée des jihadistes, dans un camps de déplacés à Pemba, au Mozambique.

Des enfants de Palma qui ont fuit l’avancée des jihadistes, dans un camps de déplacés à Pemba, au Mozambique. © /AP/SIPA

De l’aide matérielle, oui, mais pas de bottes étrangères sur le sol mozambicain

Ancien ministre de la Défense (2008-2014), natif du district de Mueda dans le Cabo Delgado, Filipe Nyusi ne veut pas perdre la face. Alors même qu’une partie d’un territoire grand comme deux fois le Benelux échappe au contrôle de son armée. En dépit d’un appel à « une action régionale et internationale urgente » formulée par l’Union africaine après l’attaque de Palma, Filipe Nyusi rejette en bloc une intervention militaire internationale. C’est une question de « souveraineté », répète-t-il. De l’aide matérielle, oui, mais pas de bottes étrangères sur le sol mozambicain.

« C’est une question de fierté et d’humiliation », résume Thibaud Kurtz, analyste en géopolitique africaine et contributeur à l’Institut français des relations internationales (Ifri). Il ne veut pas être le premier chef d’État, depuis 1992, à devoir accepter une présence extérieure. » En 1993, les Nations unies avaient déployé 6 600 militaires pour faire respecter les accords de paix signés entre la Résistance nationale du Mozambique (Renamo) et le Front de libération du Mozambique (Frelimo) au pouvoir depuis l’indépendance en 1975.

Dette cachée

L’aggravation du conflit dans le Cabo Delgado s’ajoute aux différentes crises qui ont jalonné la présidence de Filipe Nyusi. En 2016 éclate le scandale de la dette cachée. Le gouvernement mozambicain révèle qu’il a contracté par le passé un prêt de 2 milliards de dollars afin d’acheter du matériel naval. Une grande partie de cet argent a été détournée.

En réponse, les bailleurs de fonds lâchent le Mozambique qui plonge dans une crise financière historique. L’affaire éclabousse Filipe Nyusi lorsque l’homme d’affaires libanais Jean Boustani le désigne comme le destinataire d’un million de dollars pour financer sa campagne électorale de 2014. Le chef de l’État, qui était ministre de la Défense lorsque la commande de navires militaires a été effectuée, dément toute implication, sans pouvoir lever complètement les soupçons.

Plombé par ce scandale, le PIB du Mozambique perd trois points et signe son lent déclin pour atteindre 2,2 % de croissance en 2019. La reprise économique est en partie empêchée par le passage successif de deux cyclones en mars et avril 2019. Les tempêtes Idai et Kenneth font 650 morts et endommagent ou détruisent plus de 280 000 maisons.

Crise économique, catastrophes naturelles, conflit terroriste, attaques armées sporadiques de la Renamo dans le centre du pays…  D’aucuns reconnaissent que Filipe Nyusi a fait face à plusieurs obstacles. « Mais au milieu de tout ça, il a quand même réussi à instaurer la paix en mettant fin au conflit entre la Renamo et le Frelimo. C’est son étendard », salue le député de l’opposition Eduardo Namburete (Renamo).

Homme de dialogue

Lors d’une rencontre entre le président du Mozambique Filipe Nyusi (D) et le chef de l’opposition Afonso Dhlakama (G), le 7 février 2015, à Maputo.

Lors d’une rencontre entre le président du Mozambique Filipe Nyusi (D) et le chef de l’opposition Afonso Dhlakama (G), le 7 février 2015, à Maputo. © Sergio Costa/AFP

Avec l’accord de paix définitif, signé le 6 août 2019, Filipe Nyusi a gagné le statut d’homme de dialogue. « C’est le seul président à être allé dans le bush », se remémore une proche des négociations. Des photos témoignent de la rencontre entre Filipe Nyusi et le chef historique de la Renamo, Afonso Dhlakama, replié dans son maquis. « D’habitude, c’est la personne au pouvoir qui s’attend à recevoir la visite du plus faible », souligne cette bonne connaisseuse du dossier.

« Ce n’est pas un ancien combattant et, donc, sa perspective est bien différente, décrit un diplomate qui a l’oreille du président. Un combattant n’est pas habitué à partager ce qu’il a gagné avec le vaincu. Nyusi a compris que le futur du Mozambique, à la fin des comptes, c’est partager les ressources avec la majorité et l’opposition. »

En 2020, Total avait signé un accord de financement par emprunt de 14,9 milliards de dollars pour le premier développement de GNL à terre du Mozambique.

En 2020, Total avait signé un accord de financement par emprunt de 14,9 milliards de dollars pour le premier développement de GNL à terre du Mozambique. © Saipem

Son chant du cygne pourrait être le retour de Total au Mozambique

Les élections générales du 15 octobre 2019 – contestées pour fraudes – ont été défavorables à l’opposition. Au Parlement, la Renamo perdait 29 sièges pour tomber à 60 tandis que le Mouvement Démocatique du Mozambique (MDM) sauvait 6 sièges contre 17 en 2014. Deux petits partis d’opposition esseulés et écrasés sous le poids des 184 sièges du Frelimo.

Depuis la disparition d’Afonso Dhlakama en 2018 et la mort de Daviz Simango, chef du MDM, le 22 février dernier, l’opposition au parti présidentiel souffre d’un déficit d’incarnation. « Ce qui n’est pas un bon signal pour les prochaines échéances électorales », avertit un diplomate étranger. « Si ça ne tenait qu’au Frelimo, il n’y aurait plus de parti d’opposition », souligne Ivone Soares, membre de la Renamo depuis ses 14 ans.

Presse et liberté d’expression menacées

Face à l’affaiblissement du multipartisme, la société civile et quelques médias prennent des risques pour jouer le rôle de contre-pouvoir. Ces dernières années le régime de Maputo a gagné en autoritarisme à leur encontre. Classé 108e sur 180 pays par Reporters sans frontières, le Mozambique a perdu 30 places depuis le début de la présidence de Filipe Nyusi.

« Dans tous les pays où la gouvernance est mauvaise, la presse libre et la liberté d’expression sont menacées », déplore Adriano Nuvunga, directeur du Centre pour la démocratie et le développement au Mozambique. Il dénonce la corruption comme le « seul jeu autorisé en ville, et il faut payer pour y participer ! »… Sous le regard bienveillant du tentaculaire Front de libération du Mozambique.

Avec un parti aussi hégémonique, les oppositions au président Nyusi viennent de l’intérieur. Dans ses rangs, l’accord de paix ne serait pas au goût de tout le monde. « Certaines personnes le considèrent comme faible. C’est évident qu’au sein du Frelimo il ne fait pas que des heureux », croit savoir le député de la Renamo Eduardo Namburete.

Dans le processus de paix, « il a souvent dû imposer des solutions que son parti ne voulait pas. Il nageait à contre-courant », abonde un observateur de premier plan. Malgré son profil d’outsider lors de sa candidature à l’élection présidentielle en 2014, son manque de charisme, Filipe Nyusi a réussi à exister face aux tenants d’une ligne dure.

Anciens combattants de la Renamo, le 1 août 2019, lors de la signature de l’accord de paix avec le Frelimo.

Anciens combattants de la Renamo, le 1 août 2019, lors de la signature de l’accord de paix avec le Frelimo. © Tsvangirayi Mukwazhi/AP/SIPA

Alors que son mandat se termine officiellement en 2025, « le Frelimo prépare déjà sa succession, il y a des candidats non officiels qui oeuvrent en coulisse », constate un ambassadeur. Le jeu des factions devrait s’intensifier au fil des mois. « Sera-t-il un canard boiteux ? » s’interroge Piers Pigou, chercheur au Crisis Group, comme ces présidents dont le pouvoir s’amenuise alors que la relève est déjà assurée. Son chant du cygne pourrait être le retour de Total au Mozambique. « Il semblerait qu’il reçoive énormément de pression pour relancer le projet », décrypte Piers Pigou.

Lors de sa venue à Paris en début de semaine pour participer au sommet sur le financement des économie africaines, Filipe Nyusi en a profité pour rencontrer le patron de Total. « Dès que la paix sera retrouvée au Cabo Delgado, Total reviendra », lui a promis Patrick Pouyanné avec prudence. Dans la région, il ne se passe pas une semaine sans que les civils soient victimes d’attaques des insurgés.