Politique

Maroc : Dakhla, vitrine de la diplomatie chérifienne

Réservé aux abonnés | | Par - à Dakhla (Maroc)
Mis à jour le 26 mai 2021 à 15h33
Centre-ville de Dakhla, dans la région du Sahara occidental.

Centre-ville de Dakhla, dans la région du Sahara occidental. © Vincent Fournier/JA

Portée par un programme de développement mobilisant des milliards de dirhams, Dakhla a connu un véritable essor ces dernières années. Une dynamique qui favorise l’ouverture sur place de représentations étrangères et qui promet d’en faire un hub continental.

« Al Walae », littéralement allégeance. Le nom de l’avenue principale de Dakhla fait clairement référence au pacte entre la monarchie et le peuple marocain, dont la tribu des « Welad Dlim » a toujours peuplé cette région du Sahara, objet d’un des conflits territoriaux les plus vieux au monde.

Sur cette artère principale, une bâtisse détone dans le décor local, jonché de maisons marocaines. Grillages et barbelés sur les murs, caméras de surveillance quadrillant la zone, patrouille de police en faction autour du pâté de maison. Nous sommes en face des locaux de l’antenne de la Société américaine de financement du développement international (DFC), ouverte dans la foulée de la reconnaissance par le président Donald Trump de la souveraineté marocaine sur le Sahara.

Une dizaine de pays africains ont ouvert des consulats dans la ville au cours des deux dernières années

Les portes sont néanmoins fermées, aucun signe de vie à l’intérieur et pas le moindre compatriote de l’oncle Sam dans les parages. « Les Américains s’installeront de manière permanente quand ils construiront, selon leurs propres normes, le consulat américain prévu dans l’accord tripartite entre les États-Unis, Israël et le Maroc », confie un responsable local. Pour le moment, il n’y a de l’activité dans ces locaux que lorsque des délégations américaines sont en déplacement dans la ville. »

Destination diplomatique

Les visites d’officiels américains à Dakhla n’ont pas cessé depuis l’inauguration de cette « ébauche de consulat », le 10 janvier dernier, par l’ancien secrétaire d’État au commerce américain David Schenker. Tout le staff de l’ambassade a fait à un moment ou un autre le déplacement dans la région soit pour prospecter les différentes pistes de collaboration, soit pour accompagner des délégations américaines.

Dakhla clignote sur les radars de toutes les chancelleries de la planète et suscite l’intérêt d’investisseurs étrangers

La visite la plus récente est celle de Carol Elizabeth Moseley Braun, la première Afro-Américaine élue au Sénat et réputée proche du président Joe Biden. Une délégation de la jeunesse du parti démocrate s’est aussi rendue dans la ville. Tous ont chanté les louanges des avancées que connait le Sahara marocain dans divers domaines.

En une quinzaine d’années, Dakhla est devenue l’incarnation de la réussite du nouveau modèle de développement des provinces du sud, mais aussi l’atout charme de l’offensive diplomatique du royaume qui a incité plusieurs pays amis à venir s’installer dans les villes sahariennes. Gambie, Guinée, Djibouti, Liberia, Burkina Faso, Guinée-Bissau, Guinée-équatoriale et tout récemment le Sénégal, une dizaine de pays africains ont ouvert des consulats dans la ville au cours de ces deux dernières années.

Conséquence : Dakhla clignote désormais sur les radars de toutes les chancelleries de la planète mais suscite aussi de plus en plus l’intérêt d’investisseurs étrangers. Une antenne de la Chambre française du commerce et d’industrie au Maroc (CFCIM) a d’ailleurs été créée en mars 2019. Son directeur, Claude Fraissinet a même poussé le bouchon jusqu’à monter, en avril dernier, un bureau local de La République en Marche (LREM), encouragé par les multiples visites de politiques français qui appelaient ouvertement le gouvernement français à emboîter le pas aux Américains en reconnaissant la marocanité du Sahara et à inaugurer un consulat dans les provinces du sud.

L’annonce de la création de ce comité de LREM avait néanmoins créé une secousse politique au sein du parti du président Emmanuel Macron qui a visiblement préféré temporiser. « Ils avaient pourtant tout prévu. Il était même question de leur louer une dépendance de ma maison d’hôte pour y installer le siège du comité », explique Mireille Malbos que certains médias ont présenté, à tort, comme co-fondatrice de cette antenne partisane.

Manifestations internationales

Avant de travailler dans l’hôtellerie et de créer sa maison d’hôte (la Maison Jaune), cette quinquagénaire a découvert la ville en 2005, alors qu’elle partait en vacances à Dakar par voie routière. À cette époque Dakhla était une destination confidentielle, connue des seuls amateurs de sports nautiques, particulièrement le kitesurf. « Un des premiers évènements internationaux tenus à Dakhla a été le championnat du monde de kitesurf, en 2009, devenu depuis une étape importante dans le calendrier de la fédération internationale de la voile, et qui a vu défiler des participants d’une quarantaine de pays étrangers ainsi que 150 médias internationaux », explique Laïla Ouachi, organisatrice de l’événement.

Depuis une dizaine d’années, les manifestations internationales se sont multipliées dans la ville

Les manifestations internationales se sont multipliées dans la ville. Dakhla devrait d’ailleurs accueillir, en décembre prochain, le forum AI for climate. Des experts du monde entier sont attendus pour discuter de l’utilisation de l’intelligence artificielle dans la protection de l’environnement et la lutte contre le changement climatique.

Mais l’évènement le plus stratégique abrité par Dakhla a été la délocalisation de la session 2020 du forum Crans Montana, qui réunit les décideurs les plus importants de la planète. Pour Jean-Paul Carteron, président fondateur de ce forum itinérant, les provinces du sud sont la « démonstration de ce qu’une vision et une volonté politiques et gouvernementales peuvent faire là où, a priori, les conditions minimales ne sont pas réunies », comme il l’avait souligné lors de la présentation de la sixième édition de l’évènement.

Ce dernier devait se tenir le 18 mars 2020, mais a été annulé en raison de la pandémie. « Nous reprenons nos activités dès juin prochain avec une conférence en mode virtuel sur la femme africaine. Désormais, il est question de tenir plusieurs évènements thématiques chaque année à Dakhla et nous avons même arrêté le programme pour l’année 2022 », explique Omar Alaoui, fraîchement nommé conseiller du président du forum.

Chantier à ciel ouvert

Ce rayonnement international de Dakhla s’est évidemment traduit par une grande affluence touristique. « Sur la dernière décennie, le nombre des arrivées à Dakhla a quasiment quadruplé, alors que le nombre de nuitées a été multiplié par plus que cinq », explique Mohamed Salem Boudija, directeur régional du tourisme. Même durant 2020, annus horribilis pour le tourisme mondial, Dakhla a pu tirer son épingle du jeu en affichant parfois des taux de remplissage de 100 % durant certaines périodes.

« Mais contrairement à ce que pourrait laisser croire la carte postale de Dakhla, le tourisme représente moins de 1 % du PIB régional, qui avoisinait les 15 milliards de dirhams (1,4 milliard d’euros) en 2019, après avoir connu une croissance à deux chiffres sur trois ans les cinq dernières années », affirme Cheikh Mohamed Maoulainine, directeur régional du Haut-Commissariat au Plan. Il estime que le potentiel de développement est encore conséquent sachant qu’un bon tiers des 180 000 habitants de la province est âgé de moins de 16 ans.

Le futur port Dakhla Atlantique sera adossé à une zone industrialo-logistique

Dakhla est aujourd’hui un chantier à ciel ouvert et s’illustre comme le bon élève des trois régions sahariennes du royaume, concernées par le nouveau modèle de développement des provinces du sud lancés par le roi Mohammed VI en 2016. « Nous avons été félicités pour avoir été les premiers à achever sous notre juridiction les 162 kilomètres de la voie express qui démarre de Tiznit et s’étend sur 1 055 kilomètres jusqu’à Dakhla », raconte Rachid El Jaoui, directeur provincial au ministère de l’Équipement.

Sur la route de 40 kilomètres qui longe cette lagune, grues et engins sont d’ailleurs à l’œuvre. Pas moins de 22 hôtels sont en cours de construction, ce qui permettra de quasiment doubler la capacité hôtelière de la région estimée actuellement à 1 825 lits. Sur le bas-côté, des pillons de haute tension flambant neufs s’alignent.

Le raccordement de Dakhla au réseau d’électricité national vient d’être achevé en février dernier après six ans de travaux et 2,5 milliards de dirhams (232 millions d’euros) de budget. « Ce projet a été pensé et conçu de manière à sécuriser les besoins actuels et futurs de cette région, mais aussi pour permettre aux nombreux futurs parcs éoliens d’injecter leur production dans le réseau national », explique Marouane Laabouki, directeur provincial de l’Office national de l’électricité et de l’eau potable (ONEE).

Dakhla est destiné à devenir un hub régional et mondial

Au fameux PK40, le rond-point qui relie la péninsule au continent, une autre route de 7 kilomètres est en cours d’achèvement. Elle dessert le site du futur port Dakhla Atlantique qui sera adossé à une zone industrialo-logistique et dont les travaux devraient commencer incessamment. « C’est un projet structurant qui suscite l’intérêt de nombreuses délégations d’investisseurs étrangers que nous recevons, conscientes du hub que peut constituer cette infrastructure portuaire pour desservir le continent africain, surtout avec la mise en place de la Zlecaf », explique Mounir El Houari, directeur du Centre régional d’investissement (CRI).

Dakhla est ainsi destiné à devenir un hub régional et mondial au service du co-développement dans différents domaines. À l’occasion de l’inauguration de la DFC, son PDG Adam Boehler a annoncé des initiatives visant à mobiliser 5 milliards de dollars d’investissement au Maroc et dans la région, dans le cadre de Prosper Africa. Pourvu que ce ne soit pas une promesse dans le vent… qui souffle 365 jours sur 365 sur la lagune de Dakhla.

Des milliards et des projets

Port Dakhla Atlantique : 10 milliards de dirhams (934 millions d’euros) Raccordement au réseau d’électricité national : 2,5 milliards de dirhams (232 millions d’euros) Voie express Tiznit-Laâyoune- Dakhla : 10 milliards de dirhams (934 millions d’euros) Construction d’hôtels : 500 millions de dirhams (46,5 millions d’euros) Ferme éolienne de 900 MW : entre 1,4 et 3 milliards de dollars (de 12,3 milliards à 26 milliards de dirhams) Station de dessalement de l’eau de mer : 2 milliards de dirhams (185,8 millions d’euros)

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