Politique

Mali : comment Bah N’Daw a tenté de s’émanciper des colonels

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Mis à jour le 26 mai 2021 à 10:47

Le président Bah N’Daw, lors de sa cérémonie d’investiture à Bamako, le 25 septembre 2020. Il a été choisi pour diriger un gouvernement de transition après le coup d’État perpétré par les forces armées maliennes en août 2020. © MICHELE CATTANI/AFP

Le président de la transition a été démis de ses fonctions par Assimi Goïta à quelques mois seulement des élections. Avant même ce coup de force, la marge de manœuvre de Bah N’Daw était étroite et les pressions très fortes.

Qu’il paraît loin le jour où Bah N’Daw troquait son treillis et sa patte d’épaule de colonel-major pour un boubou blanc. Sa retraite militaire fut écourtée en septembre dernier. Main gauche sur la Constitution, l’autre levée en l’air, le président de la transition prêtait serment devant une salle comble et sous l’oeil attentif d’Assimi Goïta, le chef de la junte qui avait, quelques semaines plus tôt, renversé Ibrahim Boubacar Keïta (IBK). Ce jour-là, rares étaient ceux qui pensaient que cet ex-pilote de l’armée malienne originaire de la région de Ségou, dans le centre, aurait les coudées franches.

Presque dix mois ont passé. Les Maliens ont encore du mal à cerner ce président dont le mandat devait s’achever en février 2022, avant qu’Assimi Goïta ne décide de mettre brutalement fin à ses fonctions*, mais ils se sont habitués à sa silhouette longiligne et à ses silences d’ancien militaire qui tranchent avec le tumulte bamakois.

Présent à Paris pour le sommet sur le financement des économies africaines, en ce mois de mai, il a enchaîné les rendez-vous : avec le Congolais Félix Tshisekedi, avec l’Ivoirien Alassane Ouattara, avec le Burkinabè Roch Marc Christian Kaboré… Sans oublier un dîner avec Emmanuel Macron, un déjeuner avec Tony Blair et une rencontre avec les Maliens de la diaspora, le tout sans jamais perdre le fil des tractations en cours, à quelque 4 000 kilomètres de là, pour la formation d’un nouveau gouvernement.

Le jour de la démission du gouvernement, c’était tendu entre le président de la transition et les militaires

Après avoir demandé la démission de son gouvernement, le 14 mai dernier, Bah N’Daw a choisi de renouveler sa confiance à son Premier ministre, Moctar Ouane. Au grand dam du Mouvement du 5 juin-Rassemblement des forces patriotes (M5-RFP), qui a battu le pavé pendant des semaines jusqu’à la chute d’IBK, et des leaders du Comité national pour le salut du peuple (CNSP), officiellement dissous mais toujours très influent, et qui n’ont pas apprécié de ne pas être préalablement informé.

« Bah N’Daw a imposé Ouane, souffle un ancien ministre d’IBK. Le jour de la démission du gouvernement, c’était d’ailleurs tendu entre le président de la transition et les militaires. »

Tenter d’affirmer son autorité

En demandant à Moctar Ouane de s’entourer d’une nouvelle équipe, plus inclusive et dans laquelle les militaires seront moins présents, Bah N’Daw, 70 ans, a-t-il voulu affirmer son autorité ? « Ce remaniement montre qu’il est en train d’opérer des changements dans sa manière de gouverner, affirmait le chef d’un parti politique avant que la composition de la nouvelle équipe ne soit dévoilée. Il s’émancipe des colonels. »

Bah N’Daw sait que ses débuts au palais de Koulouba ont été hésitants, qu’on lui a reproché de trop observer les uns et les autres et que la plupart des dossiers brûlants ont semblé lui échapper. Comme les portefeuilles de la Sécurité et de la Défense, qui étaient revenus à des hommes d’Assimi Goïta dans le gouvernement annoncé le 24 mai. En retirant ces prérogatives au colonel Modibo Koné et au colonel Sadio Camara respectivement, Bah N’Daw a d’ailleurs provoqué la colère des membres de l’ex-Conseil national pour le salut du peuple (CNSP).

C’était aussi le cas de l’épineuse réforme territoriale, prévue par l’accord de paix conclu en 2015 et qui figure dans la feuille de route de la transition : elle est pilotée par le ministre de l’Administration territoriale et de la Décentralisation, le lieutenant-colonel Abdoulaye Maïga.

Bah N’Daw n’a pas oublié non plus le tollé suscité par la nomination d’officiers réputés proches des putschistes aux postes de gouverneurs en novembre dernier : treize des dix-neuf sièges à pourvoir sont allés à des militaires. Dans la capitale malienne, la société civile et les partis politiques ont crié à « la militarisation du pouvoir ». « C’est l’instauration d’un régime militaire déguisé, avait alors tancé Choguel Maïga, figure du M5. Le rôle des militaires n’est pas de diriger à la place des politiques ! »

Militaire pur jus

Sous pression, Bah N’Daw paraissait avoir entendu les critiques. « C’est plus un militaire pur jus qu’un politique, admet un ancien ministre. Mais il incarne la sagesse. » Ces dernières semaines, il se serait opposé à la promotion de militaires à des postes d’ambassadeurs et de conseillers diplomatiques. « Le président de la transition et Zeyni Moulaye [ex-ministre des Affaires étrangères] bloquent les nominations, confirmait une source proche du palais. De son côté, l’ex-CNSP essaye de décongestionner l’armée en donnant à des officiers des postes dans l’administration. Il pense que cela va régler ses problèmes. »

Les militaires ne sont pas les seuls à avoir tenté d’influer sur lui. En plus des partis, qui se préparent déjà pour les prochaines échéances électorales (présidentielle et législatives), il y a donc le M5. Non content d’avoir obtenu la démission de ce gouvernement qu’il jugeait non inclusif, il réclame la dissolution du Conseil national de transition (CNT), l’organe législatif de la transition. Le 6 mai, des représentants du M5 ont rencontré Bah N’Daw et en ont formellement fait la demande.

Malgré la crise, les autorités n’ont pas réduit leur train de vie. Comment demander au peuple de faire des sacrifices ?

Il y a aussi les syndicats, qui exigent une harmonisation des primes et une revalorisation des grilles salariales – la revendication date de l’époque IBK mais n’a jamais obtenu satisfaction. La grande conférence sociale, qui devait se tenir au cours du premier trimestre, n’a pas non plus eu lieu et, pour marquer leur mécontentement, les syndicats ont appelé à la grève, mi-mai, paralysant pendant cinq jours banques et administrations. « Les autorités ne sont pas exemplaires, estime un observateur de la vie politique malienne. Malgré la crise sociale que nous traversons, elles n’ont pas réduit leur train de vie. Comment demander au peuple de faire des sacrifices ? »

Obligation de résultat

« Ma plus grande satisfaction résidera dans la passation de témoin au futur président de la République, élu proprement et indiscutablement », avait déclaré Bah N’Daw lors de sa prestation de serment. Avant le coup de force, la question de l’organe unique chargé de la préparation des scrutins divisait déjà. Les partis politiques y voient un gage d’élections « libres et transparentes » et y sont favorables, mais pas le ministre de l’Administration territoriale. Selon lui, l’organe unique est une vieille revendication des années IBK et sa création ne fait pas partie des missions assignées à la transition. « Les priorités sont ailleurs », insiste-t-il, et notamment dans l’organisation d’élections « à date ».

Bah N’Daw s’attendait-il à ce que la mission s’avère si délicate ? Qu’il l’ait accepté par devoir ou par conviction, il savait en tout cas qu’il avait une obligation de résultat et que c’est sur l’organisation de ces scrutins qu’il serait jugé. « Les demi-victoires ne sont plus possibles, a-t-il lancé lorsque le CNSP est venu le sortir de sa retraite et de la pénombre dans laquelle s’est déroulée l’essentiel de sa carrière de militaire. Il faut que nous gagnions, et durablement. »

(*) Ce portrait, initialement publié le lundi 24 mai 2021 dans la matinée, a été réactualisé après l’arrestation du président de la transition et de son Premier ministre, dans la soirée du 24 mai.