Politique

Procès Sanogo au Mali : les « vérités » amères du général Yamoussa Camara

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Par - à Bamako
Mis à jour le 22 mai 2021 à 09:58

Yamoussa Camara, ancien ministre de la Défense d’Ibrahim Boubacar Keïta, en 2013. © THOMAS SAMSON / AFP

Alors que la justice a finalement décidé que le général Amadou Haya Sanogo ne sera pas poursuivi dans l’affaire de l’assassinat de 21 bérets rouges en 2012, le général à la retraite et ancien ministre de la Défense Yamoussa Camara livre sa « part de vérité » dans un ouvrage qui vient de paraître.

La meilleure défense, c’est l’attaque. Yamoussa Camara semble avoir fait sien cet adage, parfois attribué à Napoléon Bonaparte. Le général à la retraite, qui fut ministre de la Défense dans plusieurs gouvernements pendant la Transition, a sorti en mars, aux éditions Figuira, Présumé coupable – Ma Part de vérité. Camara y revient longuement sur son inculpation dans l’affaire dite des Bérets rouges, ces 21 militaires fidèles au président renversé par Sanogo, dont les corps ont été découverts en décembre 2013 dans une fosse commune près du camp de Kati.

Hasard ou non du calendrier, ce livre, en forme de plaidoyer pro domo, est sorti quelques jours seulement après la décision rendue le 15 mars par les juges de la cour d’appel de Bamako d’abandonner purement et simplement les poursuites à l’encontre d’Amadou Haya Sanogo et ses coaccusés, dont le général Camara. Motif avancé : la loi d’entente nationale qui, dans le cadre de la réconciliation, prévoit l’amnistie pour les auteurs de certains crimes.

Règlement de compte

En février 2014, lorsque le juge Yaya Karembe, en charge de l’instruction, décide de l’inculpation et de l’incarcération du général Yamoussa Camara, alors chef d’état-major particulier du président Ibrahim Boubacar Keïta, il assure avoir en sa possession des preuves de l’implication dans l’affaire de plusieurs hauts responsables militaires maliens. Une source militaire affirmait alors que Yamoussa Camara était complice d’avoir « tenté d’étouffer l’affaire en faisant croire que certains de ces parachutistes avaient été envoyés en renfort dans le Nord ». Le juge avait notamment versé au dossier une liste de déploiement sur laquelle figurait les noms des soldats tués.

Initialement poursuivi pour « complicité de séquestration », les charges à son encontre avaient par la suite été requalifiées en « complicité d’enlèvement et d’assassinat » par le juge Yaya Karembe. Dans cette affaire, cet officier considéré par beaucoup comme un proche de Sanogo aura passé près de quatre ans en prison, avant d’être remis en liberté en janvier 2018 pour raisons de santé.

Amadou Haya Sanogo, le 31 mars 2012 à Bamako.

Amadou Haya Sanogo, le 31 mars 2012 à Bamako. © Rebecca Blackwell/AP/SIPA

Au fil des chapitres, Camara s’emploie à démonter les accusations qui pèsent contre lui. Surtout, il pointe « le rôle du politique et de la chaîne opérationnelle » dans ce qu’il qualifie de « descente aux enfers de l’armée ». Et, dans des lignes qui résonnent souvent comme un règlement de compte amer, il n’hésite pas à s’attaquer nommément à certains anciens responsables, aux premiers rangs desquels l’ancien président Ibrahim Boubacar Keïta (IBK), l’ancien Premier ministre Soumeylou Boubeye Maïga, ou encore Boubacar Keïta, ancien directeur de la Sécurité militaire.

Boubèye Maïga, cible principale

La signature sur la lettre de déploiement tentant de faire croire que les militaires tués avaient été envoyés dans le nord du pays ? « Le ministre ne signe pas de document opérationnel », écrit Camara. Accusant « toute la hiérarchie militaire à l’époque » d’avoir été « complice », il cite notamment le général Didier Dacko. Aujourd’hui ambassadeur en Chine, celui qui était alors colonel-major et commandant de la région militaire de Gao, a dirigé les opérations militaires dans le Nord au début de l’offensive des ex-rebelles du MNLA alliés aux jihadistes jusqu’à la reconquête des villes au cours de l’intervention militaire franco-africaine.

Devenu général de brigade, Didier Dacko sera nommé chef d’état-major général des armées en 2016. Les états de service de ce militaire aguerri, souvent décrit comme un fin stratège et décoré de la Croix de la valeur militaire du Mali et de l’Ordre national du Mali lui vaudront de prendre le commandement de la force conjointe du G5 Sahel en juin 2017. Un poste dont il sera cependant limogé un an plus tard, sous la pression notamment des présidents tchadien Idriss Déby Itno et mauritanien Mohamed Ould Abdelaziz, qui lui reprochaient des résultats insuffisants.

Selon Yamoussa Camara, la fameuse lettre de déploiement a été signée par le général Dahirou Dembélé, alors chef d’état-major général des armées qui deviendra le ministre de la Défense d’IBK. « Il ne l’a jamais nié », assure Camara. Mais la cible principale de l’acrimonie du général est un homme politique : Soumeylou Boubèye Maïga, ancien ministre de la Défense et ancien Premier ministre, que Yamoussa Camara accuse d’être à l’origine de la « cabale » l’ayant conduit en prison. Il l’accuse aussi d’avoir usé de son influence auprès d’IBK pour obtenir sa tête. L’ex-Premier ministre, contacté par Jeune Afrique, n’a pas souhaité commenter, refusant de « participer à la promotion » de l’ouvrage de l’ancien détenu à la prison de Koulikoro et de Markala.

Zones d’ombre

De fait, à Bamako, l’ouvrage est un petit succès en librairie. Depuis sa sortie, il s’est déjà vendu à 3 000 exemplaires, selon son éditrice, l’écrivaine Fatoumata Keïta. « Ce que l’on voudrait aujourd’hui, c’est que les acteurs contemporains de l’histoire récente du Mali puissent s’exprimer pendant qu’ils sont encore vivants, avance-t-elle. Ce serait intéressant si d’autres acteurs s’essayaient à l’exercice d’écrire leur part de vérité. »

Camara a fait partie du clan des officiers privilégiés, très proches d’IBK, qui a fini par le sacrifier

« Il faut aller au-delà des mises à l’index qui figurent dans ce livre, plaide un ancien ministre qui a requis l’anonymat. Le livre aborde aussi des questions importantes, comme la chute de l’armée, et les recommandations d’une personne qui connaît le système de l’intérieur méritent d’être entendues ».

Sauf que la part de vérité de Yamoussa Camara comporte de larges zones d’ombre, des oublis ou imprécisions. Il n’évoque ainsi quasiment pas Amadou Haya Sanogo, dont il est réputé proche mais avec lequel il assure n’entretenir « aucune relation particulière ». S’il n’a jamais formellement fait partie du Comité national du redressement de la démocratie et de la restauration de l’État (CNRDRE), le nom que s’était donnée la junte dirigée par Sanogo, Yamoussa Camara rappelle que ce dernier a tout de mêmecompté parmi ses cadres lorsqu’il était directeur du Prytanée militaire de Kati. « Camara peut difficilement convaincre qu’il n’était pas au courant de ce qui se tramait, glisse une source au sein de l’armée malienne. Il a fait partie du clan des officiers privilégiés, très proches d’IBK, qui a fini par le sacrifier. »

Et s’il a pris la peine de rédiger de longs réquisitoires à l’encontre de certaines personnalités politiques ou officiers, et qu’il décrit en détail les mauvaises conditions dans lesquelles il a été détenu, Yamoussa Camara passe très rapidement sur le fond du dossier. « Je ne servirai de marchepied politique pour personne », assène le général en retraite, qui compte demander une audience auprès du président de la transition Bah N’Daw pour exiger d’être « réhabilité ». Il menace même, dans le cas contraire, de porter plainte contre l’État malien devant la Cedeao pour « séquestration et instrumentalisation de l’opinion ». Au risque de rouvrir le débat sur le fond de ce dossier dans lequel les juges de la cour d’appel de Bamako ont décidé, au nom d’une certaine idée de la réconciliation, de ne pas donner de vérité judiciaire ?