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Présidentielle en Iran : « Si Ebrahim Raïssi est élu, il a de fortes chances de devenir le prochain Guide »

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Ebrahim Raïssi, alors chef de l’autorité judiciaire, s’adresse à la presse après avoir enregistré sa candidature pour l’élection présidentielle iranienne, au ministère de l’Intérieur, à Téhéran, Iran, le 15 mai 2021.

Ebrahim Raïssi, alors chef de l’autorité judiciaire, s'adresse à la presse après avoir enregistré sa candidature pour l’élection présidentielle iranienne, au ministère de l'Intérieur, à Téhéran, Iran, le 15 mai 2021. © © FATEMEH BAHRAMI/AFP

L’Iran se prépare à une nouvelle élection présidentielle, le 18 juin. Si le rôle du président est faible, le scrutin revêt cette fois une plus grande importance que le simple remplacement de Hassan Rohani. Explications avec Clément Therme, spécialiste du pays.

Les Iraniens éliront le 18 juin prochain leur nouveau président. Le successeur de Hassan Rohani, lequel a été élu à deux reprises en 2013 et en 2017, arrivera au palais Saadabad dans un contexte particulier. Une vague de contestation en novembre 2019 a montré non seulement le ras-le-bol populaire vis-à-vis de la corruption systémique, mais aussi la répression violente dont le régime était capable.

La participation est scrutée après des élections législatives de 2020 qui n’ont pas poussé les Iraniens à se rendre aux urnes. Seuls 43 % des inscrits ont fait le déplacement. Un an plus tard, alors que l’assemblée élue est très majoritairement conservatrice, le camp réformiste, dont fait partie Hassan Rohani, n’a plus le vent en poupe. Les deux favoris de ces élections, Ali Larijani et Ebrahim Raïssi, bien qu’ils appartiennent à des courants différents, sont tous les deux conservateurs. 

Au-delà de la succession du président actuel, c’est celle d’Ali Khamenei, Guide suprême de la République islamique d’Iran âgé de 81 ans qui se pose de plus en plus. Le scrutin s’avère donc décisif pour avoir un aperçu de l’avenir du pays.

Entretien avec Clément Therme, spécialiste de l’Iran, chargé de cours à Sciences-Po et chercheur associé à l’institut universel européen de Florence.

Jeune Afrique : Le camp réformiste, aujourd’hui au pouvoir, qui a négocié l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien. La sortie des États-Unis de cet accord en 2018 peut-elle compromettre les chances d’élection des réformistes ?

Clément Therme : Il y a aujourd’hui une dynamique de renforcement des plus conservateurs dans l’establishment politique de la République islamique qui sont liés au retrait américain de l’accord. Cependant, il est très clair que cela correspond à l’accélération d’une dynamique déjà existante dans le système politique iranien. Depuis la mort de l’ayatollah Khomeini, fondateur de la République islamique, en 1989, une sorte d’alternance structurelle est établie. Il y a en Iran des cycles de deux mandats où modérés et conservateurs se succèdent. Cycles dont l’utilité est de créer l’illusion d’une opposition interne. Après deux mandats de Rohani, nous sommes actuellement en fin de cycle, ce qui favorise les plus conservateurs.

Le mandat de Rohani a montré deux choses. Premièrement, il a confirmé l’affaiblissement de l’institution : il a été le président le plus faible de l’Iran. Deuxièmement, il a montré que la réforme n’était pas possible : il a été un réformiste sans réformes. Le fait qu’il n’ait pas le contrôle sur le pouvoir judiciaire, l’appareil de sécurité et sur les institutions révolutionnaires, rend son rôle marginal dans le système politique iranien.

Hassan Rohani a été le président le plus faible de l’Iran

Ses négociations avec les puissances internationales, notamment, n’étaient que l’émanation de la volonté du Guide. Il ne proposait donc pas une véritable alternative. En Iran, il est très difficile d’appliquer le modèle chinois de relations avec les États-Unis qui comprend des tensions et des rapprochements successifs. L’Iran n’entretient aucune relation diplomatique avec Washington. C’est donc très difficile de voir une baisse des tensions dans les relations irano-américaines sans une normalisation des relations diplomatiques.

Les négociations ont été relancées par la nouvelle administration américaine. Où en sommes-nous ?

Il y a un blocage lié à l’aspect économique. Sans normalisation, les acteurs économiques ne reviendront pas sur le marché iranien. De plus, les normes américaines s’appliquant pour le commerce international, les sanctions américaines sont une double peine pour la République islamique. Apaiser les tensions sans normaliser les relations est un défi insurmontable pour l’Iran, qui est dans une phase de clarification de la nature révolutionnaire de son régime politique.

Pour en revenir aux négociations, il faudrait que celles-ci portent sur le « nucléaire élargi », la balistique, la politique régionale, et les droits humains. Mais l’Iran refuse de négocier sur autre chose que le nucléaire. Sans élargir les négociations à ces autres dossiers, il n’y aura pas de levée des sanctions qui y sont liées.

Biden seul n’a pas la main sur la levée des sanctions

Une levée partielle des sanctions seulement liées au nucléaire serait très difficile à obtenir. Le président a besoin d’un vote du congrès, qui est très largement hostile à la République islamique d’Iran depuis la prise d’otage de 1979. Biden seul n’a pas la main sur la levée des sanctions. Du côté iranien, il est quasiment impossible d’accepter que ces individus subissent toujours ces sanctions.

Pour l’instant, deux questions se posent : de quelles sanctions doit-on discuter – sanctions liées au nucléaire, à la politique régionale de l’Iran, aux droits de l’Homme et aux missiles balistiques ? Et quelle est l’étendue de la levée de ces sanctions ?

Le 25 avril dernier, l’enregistrement d’une conversation entre Mohammad Javad Zarif, le ministre iranien des Affaires étrangères et un journaliste a fuité. Zarif y évoque le contrôle de la vie politique par les Gardiens de la révolution. Comment analyser ce propos ?

Il y a deux grilles de lecture. D’un côté, certains pensent que la fuite vient de Zarif lui-même, dans le but de créer un climat de débat à la veille des élections, et d’inciter les Iraniens à aller voter. Une autre théorie suppose que ce sont les services de sécurité qui veulent entraver les négociations avec les voisins, et notamment l’Arabie saoudite, et avec les acteurs internationaux à Vienne. 

Sur les dossiers importants, c’est le Guide et les gardiens de la révolution qui décident

En tous cas, les révélations sont très limitées. En fin de compte, nous savions déjà que sur les dossiers importants, c’est le Guide et les gardiens de la révolution qui décident. Ce que cette fuite révèle réellement, c’est la dégradation de la crédibilité du ministre des Affaires étrangères, qui apparaît de plus en plus comme le ministre du Guide lui-même plutôt que celui du pays.

Cette affaire a-t-elle définitivement écarté le ministre de la course à la présidence ?

Au-delà du cas de Zarif, il faut bien comprendre que ce n’est pas une élection, c’est une sélection. Zarif ne correspond pas à la fiche de poste que le Guide suprême avait évoquée dans son discours du 21 mars 2021, où il souhaitait un président jeune et révolutionnaire, pour poursuivre le cycle d’alternance. L’éviction de Zarif confirme la nature non-démocratique des élections et le fait que le niveau d’opposition interne dépend du bon vouloir du Guide suprême.

Le Guide suprême Ali Khamenei est âgé. Des rumeurs lui prêtent un état de santé dégradé. La question de sa succession se pose-t-elle ?

Pour l’instant, ce qui est intéressant concernant les élections, c’est qu’elle pose la question de la succession du Guide. La présidence pourrait constituer un tremplin pour accéder au poste de Guide suprême. Le Guide lui-même a été président pendant deux mandats de 1981 à 1989. Au-delà de l’élection présidentielle, qui en elle-même a un intérêt très limité, c’est la question de la succession du Guide qui est intéressante. Si Raïssi est élu président de la République islamique, il a de fortes chances de devenir le Guide suprême et en tous cas, il les renforce.

L’ayatollah Ali Khamenei à Téhéran, le 23 novembre 2016.

L’ayatollah Ali Khamenei à Téhéran, le 23 novembre 2016. © AP/SIPA

La question de cette succession est-elle taboue ?

Elle existe bien. Il y a un comité de sélection totalement secret, dont on ne connaît même pas les membres, qui a été nommé par l’Assemblée des experts. Il est chargé d’étudier des possibles candidatures à la succession du Guide suprême. Mais comme la question de cette succession ne se posera qu’à la disparition du Guide, elle reste sensible, d’où l’aspect secret de l’organe de sélection.

Si Raïssi est élu président, il a de fortes chances de devenir le Guide suprême

L’abstention a été très forte aux dernières législatives. S’attend-on à une participation aussi faible ?

Il est sûr, dans tous les cas, que le pouvoir prétendra que les deux tiers de la population iranienne ont voté. Les vrais chiffres seront sûrement plus bas, surtout si c’est un duel entre Ali Larijani et Ebrahim Raïssi. Ce duel signifierait qu’il n’y a même plus de réformateur formel. Le combat se ferait entre conservateur modéré, pragmatique et conservateur idéologique, extrémiste.

Une partie des Iraniens se déplacera-t-elle tout de même pour voter pour le « moins pire » ? C’est ce qui s’est produit lors des élections de Rohani, pour limiter la radicalité du régime en envoyant un message de modération.

Mais Ali Larijani, qui représente cette modération, est totalement aligné sur le Guide. En vieillissant, le Guide a demandé de plus en plus de loyauté et de fidélité aux idéaux révolutionnaires, et donc de moins en moins d’innovation et de créativité.

Pourquoi un match Ali Larijani-Ebrahim Raïssi est-il tant attendu ?

Ces deux noms reviennent parce que ce sont les plus fidèles du Guide. Comme dans tout régime autoritaire, plus on est proche du décisionnaire, plus on a une marge de manœuvre importante, plus les institutions de l’État, les clientèles du régime, seront mobilisées à leur service.

Le président est là pour jouer à plein temps un rôle de fusible.

L’Iran est d’abord un régime clientéliste. J’ai l’habitude de qualifier l’Iran de pétro-théocratie parlementaire et milicienne. Larijani incarne l’aspect pétrolier et parlementaire : l’ancien président du parlement donne la priorité à l’économie, il défend le commerce, le pétrole, le développement économique par le haut. Raïssi défend lui une vision plus théocratique et milicienne. Il est à la tête du pouvoir judiciaire.

Il est connu notamment pour avoir été le dirigeant de la fondation religieuse qui administre le mausolée de l’imam Reza à Mechhed. Il était un ayatollah oligarque. Chacun va jouer son rôle. Ils ont vraiment deux voix différentes qui expriment toutes les deux les préférences du Guide.

L’ancien président du parlement iranien Ali Larijani assiste à une conférence de presse après avoir enregistré sa candidature aux élections présidentielles du 18 juin au siège des élections du ministère de l’Intérieur à Téhéran, le 15 mai 2021.

L’ancien président du parlement iranien Ali Larijani assiste à une conférence de presse après avoir enregistré sa candidature aux élections présidentielles du 18 juin au siège des élections du ministère de l’Intérieur à Téhéran, le 15 mai 2021. © Ebrahim Noroozi/AP/SIPA

Quel est le rôle du président de la République vis-à-vis du Guide suprême ?

Rohani est un fidèle du Guide Suprême, il provient de l’appareil de renseignement. Outre ses liens de fidélité avec le Guide, il a bien entendu une forme d’utilité institutionnelle. En République islamique, on peut critiquer le gouvernement mais pas le système. Le président est là pour jouer à plein temps un rôle de fusible. Le Guide est décisionnaire mais pas responsable alors que le président de la République islamique est responsable mais pas décisionnaire.

Quelles sont les chances de Raïssi de l’emporter ? Quels impacts son élection aurait pour le pays ?

Raïssi était bien positionné au scrutin de 2017, où il avait recueilli 38% des voix, il a de l’expérience.

Finalement, vu la faiblesse de l’institution présidentielle, ce n’est pas une question décisive. Cela joue surtout un rôle pour l’image du pays. Dans ce cadre, si Raïssi est élu, cela va poser problème. Il est sur la liste des sanctions américaines, il est condamné pour des questions de droits de l’homme et est visé par des enquêtes internationales, notamment pour son rôle dans des massacres d’opposants dans les années 1980. Cependant, cela n’est pas un obstacle en République Islamique.

Les soulèvements de 2019 ont-ils changé le rapport de force entre le peuple Iranien te le régime ?

Il y a bien sûr un désaveu des institutions de la République islamique. On sent une perte de crédibilité, un affaiblissement idéologique du régime dans une théocratie où l’aspect religieux est central. La sécularisation par le bas se poursuit, et elle se couple à une demande de normalisation et de transparence. Tout le problème pour le régime est de coopter les mécontents.

Mais aujourd’hui, il n’y a plus de réformistes radicaux en Iran comme il pouvait y avoir dans les années 1990, qui jouaient au moins le rôle de tribun du peuple mécontent. Aujourd’hui le système est tellement affaibli qu’il récompense plus la loyauté que la critique interne. La révolte de 2019 a permis une clarification de la nature violente du régime : les forces du régime ont tiré à balles réelles sur les manifestants. Le régime sera-t-il capable de dépasser les mécontentements populaires ? C’est un vrai défi.

Ce système est-il réformable ?

Non, pour plusieurs raisons. On compare souvent le cas iranien au cas soviétique, modèle de transition et de réforme. Pour mettre en œuvre une réelle réforme, il faudrait ce que l’on appelle un « ayatollah Gorbatchev », c’est-à-dire un Guide suprême qui ait une volonté de changement radical. Mais en Iran, tous ceux qui ont porté des idées de réforme n’étaient pas les principaux décisionnaires, alors qu’en URSS, Gorbatchev était à la tête du régime. En République islamique, le Guide suprême ne veut pas réformer.

Le régime sera-t-il capable de dépasser les mécontentements populaires ? C’est un vrai défi

Il existe un point commun entre l’Iran d’aujourd’hui et l’URSS : c’est l’expansion à l’extérieure et l’affaiblissement à l’intérieur. Si on assistait à une véritable expansion de l’URSS dans les années 1980 (victoire en Afghanistan notamment), le pays faisait face à des crises internes. Pour l’Iran c’est pareil : il s’étend à l’extérieur – en Syrie, en Palestine, au Yémen – alors qu’il s’affaiblit à l’intérieur.

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