Politique

Crise de Ceuta : quand le Maroc durcit le ton face aux Européens

Réservé aux abonnés | | Par - à Casablanca
Mis à jour le 20 mai 2021 à 14h24
Des migrants évitent la police marocaine alors qu’ils tentent d’atteindre la frontière entre le Maroc et l’enclave espagnole de Ceuta, le 18 mai 2021 à Fnideq.

Des migrants évitent la police marocaine alors qu'ils tentent d'atteindre la frontière entre le Maroc et l'enclave espagnole de Ceuta, le 18 mai 2021 à Fnideq. © FADEL SENNA/AFP

La crise migratoire à Ceuta marque un nouvel épisode des tensions entre Rabat et Madrid. Avec l’Allemagne, l’Espagne devient ainsi le deuxième pays européen avec lequel le Maroc se brouille en quelques mois. Explications.

Près de 8 000 migrants marocains et subsahariens, et parmi eux au moins 1 500 mineurs, ont forcé la frontière entre le royaume et la ville espagnole de Ceuta située sur la côte méditerranéenne, depuis le 17 mai. Un premier épisode de ce type a déjà eu lieu fin avril : 150 jeunes Marocains ont rallié Ceuta à la nage, et deux jeunes hommes se sont noyés. Mais cette nouvelle crise migratoire revêt une dimension inédite, résultat de la suspension de la coopération sécuritaire et migratoire, le 16 mai, entre l’Espagne et le Maroc.

Alors que Pedro Sanchez, chef du gouvernement espagnol, s’est rendu à Ceuta sous les huées de ses habitants le 18 mai, et que le roi Felipe VI pourrait bientôt s’entretenir au téléphone avec le roi Mohammed VI, le gouvernement marocain lui (ministère des Affaires étrangères et ministère de l’Intérieur) s’est pour le moment  gardé de s’exprimer sur les récents événements.

Il a cependant rappelé son ambassadrice en Espagne, Karima Benyaich, « pour consultation », celle-ci ayant déjà été convoquée par le gouvernement de Madrid, auquel elle aurait déclaré : « Il y a des actes qui ont des conséquences. »

« Tension sans rupture »

Sur la chaîne 2M, le 16 mai, le patron de la police judiciaire Mohamed Dkhissi n’a pas dit autre chose : « La décision des autorités espagnoles de ne pas aviser leurs homologues marocains [de l’hospitalisation sous une identité d’emprunt à Logroño le 21 avril de Brahim Ghali, chef du Polisario, ndlr] n’est pas une simple omission, le Maroc en tirera toutes les conséquences ». Et le 1er mars, une note du ministère marocain des Affaires étrangères, qui a fuité de façon opportune, annonçait la suspension de tout contact avec l’ambassade d’Allemagne à Rabat.

Le royaume assume donc, de façon indirecte, d’ouvrir une double crise diplomatique avec deux partenaires européens, essentiellement au nom du Sahara. Du côté des observateurs on évoque une stratégie de « tension sans rupture », quand d’autres n’hésitent pas à pointer une stratégie agressive.

« Nous avons l’impression que c’est une diplomatie agressive, en réalité elle est simplement plus explicite qu’avant mais pas fondamentalement différente », estime Khadija Mohsen Finan, politologue et spécialiste du Maghreb, rattachée à l’université Paris Panthéon Sorbonne.

Les tensions au cours des dernières décennies sont nombreuses. Pour n’en citer qu’une, la suspension de la coopération judiciaire avec la France décrétée par le ministère de la Justice marocain en février 2014, quelques jours après l’émission d’un mandat d’arrêt français contre Abdellatif Hammouchi, patron de la DGSN et de la DGST, pour « complicité de torture ». Une suspension qui aura duré un an.

Quant à l’Espagne, Rabat utilise depuis longtemps les vannes de l’immigration entre son territoire et les villes espagnoles de Ceuta et Melilla comme moyen de pression diplomatique et politique. Depuis mars 2020 et le début de la pandémie au Maroc, les autorités ont fermé les frontières avec ces deux villes afin d’imposer un blocus économique. Les méthodes marocaines ne sont donc pas nouvelles, simplement plus décomplexées.

Si la décision américaine sur le Sahara a boosté l’assurance des autorités marocaines, elle n’a rien changé à la position de plusieurs pays européens

Dans le cas présent, les fâcheries diplomatiques du Maroc avec l’Allemagne et l’Espagne font suite à l’attitude de ces deux pays sur le dossier Sahara, après la reconnaissance de la souveraineté marocaine sur ce territoire par Donald Trump en décembre dernier contre la normalisation du royaume avec Israël. La décision américaine a certes boosté l’assurance des autorités marocaines, mais elle n’a rien changé à la position de plusieurs pays européens, dont l’Allemagne et l’Espagne, qui continuent de considérer les Nations unies comme le cadre de tout règlement au conflit.

Manifestement, Rabat pensait que Madrid et Berlin allaient emboîter le pas aux États-Unis. Mais Berlin a au contraire convoqué la tenue d’une réunion d’urgence au sein du Conseil de sécurité de l’ONU dans la foulée de la décision américaine.

L’importance d’être considéré

Ces « coups d’éclat » ou ces « coups de sang » diplomatiques sont donc un moyen pour le Maroc de se faire entendre et d’exiger une attention particulière. Au-delà du Sahara, le royaume aspire à être sur un pied d’égalité avec les Européens et connait ses atouts, notamment celui d’être une pièce maitresse du dispositif du sud de la Méditerranée et un interlocuteur essentiel sur le continent africain. Il faut dire qu’en choisissant de faire du Maroc le « gendarme de l’Europe » et de lui confier la gestion de l’immigration, l’Union européenne (UE) a accordé un certain pouvoir au royaume, à l’instar de la Turquie, qui se transforme aujourd’hui en moyen de pression.

Le Maroc veut plus qu’une inflexion des pays européens. Il a cette idée d’être un allié global

En l’espace de quelques années également, le Maroc a multiplié les rapprochements avec d’autres partenaires : la Chine, l’Inde,  la Russie, les pays du Golfe et les États-Unis. Ils n’ont pas tous fonctionné, mais c’est une façon de montrer à l’Europe que le royaume peut s’appuyer sur d’autres alliés. Du côté de la presse officielle marocaine, certains éditorialistes estiment que l’Afrique fait à nouveau l’objet de toutes les attentions américaine, et que le royaume sera la tête de pont de la stratégie américaine sur le continent.

« Le Maroc veut plus qu’une inflexion des pays européens. Il a cette idée d’être un allié global, un package qui comprend la coopération et les échanges économiques, la gestion de l’immigration au sud de la Méditerranée, et la reconnaissance de la marocanité du Sahara », souligne Khadija Mohsen Finan. Reste à voir si cette stratégie offensive sera payante.

À propos de la crise migratoire à Ceuta, Margaritis Schinas, vice-président de la Commission européenne a d’ores et déjà déclaré, le 19 mai, que « personne ne peut intimider ou faire chanter l’Europe ». Juste avant, la cheffe de la diplomatie espagnole, Arancha Gonzalez Laya abondait : « De l’autre côté, il y a l’UE, pas seulement l’Europe ».

Surtout, les pays européens font la distinction entre la coopération et le dossier du Sahara, confié aux Nations unies. C’est particulièrement le cas de l’Allemagne qui est d’accord pour nouer un partenariat économique solide avec le Maroc [en décembre, les Allemands ont débloqué une aide de 10 milliards de dirhams pour le Maroc], mais considère le Sahara comme une question à part.

Il faut trouver le stratège émérite qui a accouché de cette idée pour lui remettre la médaille de l’idiot utile de l’année

C’est aussi le cas de l’Espagne, qui vient tout juste d’allouer 30 millions d’euros au Maroc pour freiner l’immigration, mais considère que les soins prodigués à Brahim Ghali relèvent de « raisons humanitaires ».

Le Quai d’Orsay a de son côté cherché à faire retomber la tension entre ses deux voisins européens et Rabat, en faisant part, le 19 mai, de la « confiance » de la France « dans l’action du gouvernement espagnol », en rappelant que « le Maroc est un partenaire crucial de l’UE, notamment face aux défis migratoires ».

Vers la rupture totale ?

Quel pourrait être le dénouement ? Le chef de la diplomatie marocaine, Nasser Bourita, est partisan d’une ligne dure, qui repose sur deux grandes ambitions du roi Mohammed VI : une résolution du conflit au Sahara et l’accès du Maroc au rang des puissances régionales. Mais le pari est risqué.

Du côté marocain, les paroles viennent adoucir les actes : de nombreux politiques marocains et autres « experts » en relations internationales jouent aux pompiers dans les médias en refusant d’évoquer le mot « rupture », et leur préférant le « besoin de positions fermes, de réponses claires ». Pour autant, Khalil Hachimi Idrissi, le patron de l’Agence marocaine de presse (MAP), a signé le 19 mai un éditorial au ton acide.

« La quantité – comme disent nos amis ibériques – des relations sécuritaires entre le Maroc et l’Espagne est-elle si insignifiante pour passer par pertes et profits et être mise au second plan pour accueillir Mohamed Ben Batouche [le pseudonyme sous lequel Brahim Ghali a été admis à l’hôpital de Logroño, ndlr] ? Il faut trouver le stratège émérite qui a accouché de cette idée pour lui remettre la médaille de l’idiot utile de l’année. C’est consternant », écrit-il notamment.

De son côté Nasser Bourita n’a pas répondu à l’invitation allemande de participer à une conférence sur la Libye qui aura lieu en juin à Berlin (après avoir été tenu à l’écart par les Allemands lors d’un événement similaire en janvier 2020). Seulement voilà, « l’Allemagne a une marge de manœuvre beaucoup plus grande que l’Espagne », selon Khadija Mohsen Finan.

Les Allemands peuvent poursuivre la stratégie de la main tendue, ils peuvent aussi adopter une attitude moins conciliante. Alors que l’Espagne, proche géographiquement du Maroc et premier partenaire commercial du royaume, est beaucoup plus gênée aux entournures. Reste qu’une chose est sûre : de Berlin à Rabat en passant par Bruxelles et Madrid, aucune des parties ne sortirait avantagée d’un tel bras de fer.

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