Politique

[Tribune] Gaza : silence on tue

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Par  Gérard Haddad

Écrivain et psychanalyste

Restes d’un bâtiment bombardé par l’armée israélienne, à Gaza, le 18 mai 2021.

Restes d'un bâtiment bombardé par l'armée israélienne, à Gaza, le 18 mai 2021. © Ahmed Zakot/SPUTNIK/SIPA

Cessez-le-feu ou pas, quelle que soit l’issue immédiate de la nouvelle escalade de violences dans le conflit israélo-palestinien, les conséquences à court et moyen termes seront importantes. Les Gazaouis vont relever leurs ruines et enterrer leurs morts. Mais Israël paiera sans doute un prix politique énorme.

Gaza. Bande de terre maudite de 40 kilomètres de long sur une largeur de moins de 10. Véritable prison à ciel ouvert depuis plus de dix ans où s’entassent près de 2 millions de personnes, soit une des plus hautes densités de population au monde, une des plus misérables aussi.

L’eau potable y devient rare et l’électricité n’y fonctionne que quelques heures par jour. Depuis plusieurs jours, de ce même territoire nous parviennent les mêmes images désespérantes d’immeubles renversés comme des châteaux de cartes, de cadavres d’enfants extraits de décombres.

Pourquoi une telle catastrophe humanitaire et pourquoi les nations du monde restent-elles les bras croisés devant ce drame ?

Asymétrie des dégâts

Certes les images qui nous parviennent du côté israélien sont impressionnantes avec ces cieux nocturnes zébrés du feu d’artifice des missiles de l’Iron Dome, le système de protection anti-missiles israélien. Mais l’énorme asymétrie des dégâts civils entre les deux belligérants est considérable.

Cela n’empêche pas les droits-de-l’hommistes professionnels, comme Bernard-Henri Levy (BHL) de condamner le Hamas en oubliant que les enfants de Gaza sont tués par les bombes israéliennes.  Comment en est-on arrivés là ? Les « experts » multiplient les spéculations. Mais les faits sont relativement simples. La tragédie de Gaza est née de la collision de deux trajectoires, de deux stratégies, auxquelles sans doute se greffent d’autres calculs, secondaires en définitive.

La lutte désespérée de Netanyahou

Nous avons d’abord la lutte désespérée que mène Benyamin Netanyahou pour rester au pouvoir et éviter son procès pour corruption, qui peut le conduire en prison. On sait l’homme rusé et capable de tous les mauvais coups pour arriver à ses fins.

Malgré cela, malgré les sourires faits à certains députés arabes, son principal appui ce sont les éléments d’extrême droite, en particulier ceux du nouveau Parti sioniste religieux, Bezalel Smotrich et Itamar Ben Gvir porté par les groupes fanatisés du mouvement Lehava, dont le comportement rappelle celui des SA hitlériens.

Ceux-ci n’ont pas cessé de multiplier les provocations en plusieurs points de Jérusalem, pendant le mois de Ramadan. D’abord au quartier de Sheikh Jarrah dont ils veulent expulser plusieurs centaines d’habitants, sous prétexte qu’au XIXe siècle les terrains de ce faubourg avaient été achetés par des juifs. Mais, selon ce raisonnement, tout le quartier de Talbieh appartenait à des arabes en 1948, et personne ne songe à rendre à leurs anciens propriétaires les jolies maisons qui s’y trouvent.

Interdiction de se réunir

Puis il y eut l’interdiction de se réunir sur l’esplanade devant la porte de Damas, comme ils avaient coutume de le faire à chaque Ramadan à la rupture du jeûne. Ce qui entraina des manifestations durement réprimées par la police, laquelle poursuivra les manifestants jusqu’à l’intérieur de la mosquée d’Al-Aqsa, lançant des gaz lacrymogènes dans l’enceinte religieuse.

La mèche était allumée pour des manifestations de plus en plus violentes permettant à Netanyahou de se présenter comme l’homme à poigne, seul capable de ramener l’ordre.

Mieux vaut mourir debout que vivre à genoux

Du côté palestinien, une riposte devenait nécessaire. Les accords dits d’Abraham entre Israël et certains pays arabes, dont le Maroc, semblaient avoir retiré la question palestinienne de l’ordre du jour international. D’une certaine manière le peuple palestinien en tant que tel n’existait plus. Cela ne s’accompagnait pas d’une amélioration de son sort, bien au contraire.

Les exactions des colons, de l’armée, se multipliaient. À ce triste sort, s’ajoutèrent les provocations de Ramadan que nous venons de rappeler, les expulsions, les descentes militaires nocturnes dans les villages palestiniens. L’idée qu’il valait mieux mourir debout que vivre à genoux faisait son chemin.

L’Autorité palestinienne (et le Fatah) ne sut pas prendre la tête de ce mouvement – Béchir Ben Yahmed avait qualifié un jour Mahmoud Abbas de Pétain palestinien. Elle préféra, sous un prétexte fallacieux, annuler les élections qui devaient avoir lieu bientôt.

C’est alors que le Hamas prit la direction de la révolte palestinienne en envoyant ses roquettes sur Israël. Il savait parfaitement ce qu’en seraient les terribles conséquences.

Pogroms bilatéraux et lynchages

On assista parallèlement à un phénomène non prévu, à savoir la participation à la révolte des Arabes-Israéliens dans les villes dites mixtes, où ils cohabitent avec des Juifs. On avait cru à à la bonne coexistence des communautés, malgré un passé traumatique (surtout dans la ville de Lod).

Cela fut particulièrement évident dans la lutte contre le Covid-19 où les soignants palestiniens se distinguèrent. Ce bon voisinage a volé en éclats. Pogroms bilatéraux et lynchages se produisirent.

De profondes failles

Quel que soit le dénouement immédiat de cette guerre, c’est-à-dire un cessez-le-feu, les conséquences à court et moyen termes seront importantes. Les Gazaouis vont relever leurs ruines et enterrer leurs morts.

Mais Israël paiera sans doute un prix politique énorme. Les difficultés pour former un gouvernement sont le reflet des profondes failles qui traversent la société israélienne : celle qui sépare juifs et musulmans israéliens, ravivée ces derniers jours ; celle entre extrême droite – dont certains éléments sont fascisants – et centre ; celle entre religieux et laïcs , celle entre religieux de diverses obédiences ; celle entre ashkénazes et séfarades qui s’est atténuée mais est loin d’avoir disparue.

Ces failles vont sans doute conduire à une cinquième élection dont rien ne garantit qu’elle dégagera une majorité gouvernementale. Si l’avenir des Palestiniens est sombre, celui d’Israël, malgré sa puissance économique et militaire, est loin d’être rose, menacé, en effet, d’implosion pour raisons internes.

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