Politique

Algérie : plongée au cœur de Koléa, la prison des puissants de l’ère Bouteflika

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Mis à jour le 19 mai 2021 à 14:56

Mohamed Laïd Benamor, Abdelaziz Bouteflika et Redda Kouninef. © Mohamed Laïd Benamor, Abdelaziz Bouteflika et Redda Kouninef.

Dans le pavillon dit des spéciaux, les prisonniers VIP redoutent que leurs condamnations soient rendues définitives par la Cour suprême. Voici le quotidien des anciens caciques du régime d’Abdelaziz Bouteflika.  

À la prison d’El Harrach, rendue célèbre depuis le début de la campagne anti-corruption mi-2019, seuls l’ex-conseiller à la présidence Saïd Bouteflika, ainsi que quelques anciens ministres comptent encore parmi les détenus VIP. La plupart a été progressivement transférée à la prison de Koléa, à une quarantaine de kilomètres à l’ouest d’Alger.

Inaugurée en 2015 sur une superficie de 18 hectares et encadrée par des murs de 6 mètres hérissés de barbelés, Koléa est devenu le pénitencier des puissants qui constituaient jadis le cercle présidentiel du régime de Bouteflika. L’un des premiers à y avoir été admis n’est autre que l’ancien Premier ministre Abdelmalek Sellal qui occupe une cellule individuelle dans le pavillon dit des « spéciaux », qui compte 2 000 places. Ahmed Ouyahia, condamné dans plusieurs affaires de corruption et d’abus de pouvoir, a eu moins de chance. En août 2020, l’ex-chef du gouvernement a été envoyé à la prison d’Al Abadla, à plus de 850 kilomètres au sud d’Alger, près de la frontière avec le Maroc.

Cellule de 9m2

Dans cette aile de la prison, isolée des autres prisonniers de droit commun pour des raisons de sécurité, Sellal a été rejoint, entre autres, par les deux anciennes ministres Khalida Toumi et  Imane Houda Feraoun – elles doivent porter le voile lorsqu’elles se rendent au parloir – l’ex-patron de la police nationale Abdelghani Hamel ou encore l’ex-wali d’Alger, Abdelkader Zoukh.

Les anciens hommes d’affaires Mahieddine Tahkout, les trois frères Oulmi et Kouninef, ainsi que Mohamed Laïd Benamor occupent également des cellules dans ce pavillon réservé aux VIP. Ces détenus, qui ne portent pas encore l’uniforme vert moutarde des prisonniers lorsqu’ils n’ont pas été condamnés définitivement, s’entassent à deux dans une cellule de 9m2. Celle-ci est pourvue de deux lits, d’un sanitaire et d’une télévision qui diffuse les programmes de la chaîne nationale et ceux de la prison.

À leurs avocats qui leur rendent régulièrement visite au parloir, ces célèbres détenus se plaignent de la mauvaise qualité des repas servis. « La nourriture est tellement immangeable qu’on ne la donnerait même pas aux chiens », a ainsi confié un ancien oligarque à l’un de ses conseils.  Pour améliorer l’ordinaire et l’absence du couffin familial – ce panier de produits de première nécessité a été interdit en raison des mesures sanitaires liées à la pandémie de Covid-19 -, les détenus s’approvisionnent en conserves dans la supérette de la prison. La pension mensuelle, versée par les familles, à laquelle il ont droit pour effectuer leurs achats a été récemment portée à 18 000 dinars (environ 118 euros).

Ambiance de deuil

« Ces derniers jours règne une ambiance de deuil parmi les prisonniers VIP, révèle une avocate qui défend les intérêts des frères Kouninef, dont le recours sera examiné par la Cour suprême. Ils redoutent que leurs dossiers introduits auprès de la Cour Suprême subissent le même sort que ceux de Mahieddine Tahkout et de Mourad Oulmi. »

Le 11 mai, la plus haute juridiction du pays a rejeté les recours introduits par ces deux hommes d’affaires spécialisés dans l’importation et le montage automobile, rendant définitive la décision de la Cour de justice d’Alger. La détention des deux prévenus, les amendes dont ils ont écopé ainsi que la confiscation de leurs biens et avoirs en Algérie et à l’étranger deviennent ainsi définitives, sans aucune possibilité de recours. Oulmi a été condamné à 10 ans de prison, tandis que Tahkout a écopé d’une peine de 14 ans.

Cette décision de la Cour Suprême a jeté un vent de panique parmi les célèbres détenus, dont les pourvois sont en cours d’examen par les juges de cette juridiction. « Ils craignent une condamnation définitive, la confiscation de leurs biens et un transfert vers d’autres prisons à l’intérieur du pays », poursuit le conseil des frères Kouninef.

À l’époque où la prison de Koléa a ouvert ses portes, elle a été présentée comme l’une des plus grandes et des plus modernes d’Afrique et comme un modèle de la réforme carcérale engagée par les autorités algériennes. En 2018, elle a reçu la visite d’une délégation de représentants de l’Union européenne, mais aussi d’administrations pénitentiaires de pays européens et africains. Des membres du CICR (Comité international de la Croix Rouge) et des journalistes s’y sont également rendus.

Le journaliste Khaled Drareni et la militante et gynécologue Amira Bouraoui y ont par ailleurs été incarcérés.