Société

Rokhaya Diallo et Rachel Khan : duel entre deux conceptions de l’antiracisme

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Mis à jour le 27 mai 2021 à 15:32

Rokhaya Diallo et Rachel Khan. © JOEL SAGET/AFP; Nicholas Hunt/Getty Images -Montage : JA

Depuis plusieurs semaines, les deux militantes s’opposent sur les réseaux sociaux et les plateaux de télévision. L’une interroge sans cesse les rapports de domination, les inégalités et les assignations, quand l’autre est la nouvelle figure médiatique de l’universalisme républicain. Et leurs positions paraissent irréconciliables.

Peut-on se battre pour la même cause et afficher des positions si peu conciliables ? Pour les militantes antiracistes Rachel Khan et Rokhaya Diallo, cela n’a rien d’incongru. Depuis plusieurs semaines, sur les plateaux de télévision et à coups de tweets incendiaires, les deux femmes étalent leurs divergences et leur animosité au grand jour.

Épaulées comme il se doit sur les réseaux par leurs admirateurs respectifs, elles dévoilent deux conceptions et deux manières de s’approprier la lutte contre le racisme en France, Rachel Khan s’affichant déjà comme la nouvelle figure médiatique de l’universalisme républicain, Rokhaya Diallo, intransigeante, s’élevant contre « la culture de la minorité docile », très ancrée en France selon elle.

« Racée » aux origines multiples

Tout a commencé avec la parution du livre de Rachel Khan, Racée, le 10 mars, aux éditions de l’Observatoire. Dans cet essai encensé par la presse française, la comédienne et scénariste fait bien plus qu’égratigner la chroniqueuse et réalisatrice franco-sénégalaise Rokhaya Diallo. Elle l’accuse notamment de participer au repli identitaire de la France et d’encourager la posture victimaire des Noirs. Deux travers qui découlent, selon elle, de l’irruption dans le débat public de mots porteurs de haine et de ressentiment, comme « intersectionnalité », « diversité » et… « racisé ».

L’ambition première, sous prétexte de justice et d’égalité, est le clivage à tout prix

Ses propos à l’adresse de Rokhaya Diallo sont durs. Elle évoque « […] une pyromane [qui] simplifie le monde et lave le cerveau d’une jeunesse racée, en attente d’une parole enfin responsable. » Elle fustige « l’entrepreneuse de la victimisation » et « [son] caquètement vindicatif [qui] donne la chair de poule ». Khan poursuit : « L’ambition première, sous prétexte de justice et d’égalité, est le clivage à tout prix, à des fins de clash et d’audience, relayé par Twitter, prospérant sur la discorde. » Petite fille de déporté, née d’un père gambien musulman et d’une mère juive d’origine polonaise, Rachel Khan ne veut pas être perçue comme racisée. Elle se dit en revanche « racée » eu égard à ses origines multiples.

Et il faut croire que son discours plaît. Depuis la sortie de son livre, l’ancienne athlète de haut niveau enchaîne les entretiens avec les journalistes. Il n’y a pas un seul grand média qui ne lui ait ouvert son antenne ou ses colonnes. Et à voir les médias si bien disposés à l’égard de Rachel Khan, on en déduirait que l’Hexagone a enfin trouvé l’égérie de la lutte antiraciste qui lui manquait.

« Identitaires racialistes »

Dotée d’un franc-parler redoutable, jamais déstabilisée par les attaques de ses contradicteurs les plus coriaces, Rokhaya Diallo ne le sait que trop bien : elle irrite. Ses interventions déchaînent toujours des passions. Sans doute parce que très peu de femmes noires osent s’exprimer dans l’espace public contre le racisme avec tant de détermination. Au risque d’être classée dans la catégorie peu enviable des « identitaires racialistes ». « Ce qu’on attend d’une personne comme moi, qui a une certaine assise sociale grâce à mes études, c’est qu’elle se réjouisse de son sort et n’exprime que gratitude à l’égard de la République », analyse la chroniqueuse du Washington Post et du Guardian sur sa page Facebook.

Des deux rives de l’Atlantique, Rokhaya Diallo questionne sans cesse les rapports de domination, les inégalités et les assignations qui poussent à mettre les gens dans des cases et à les empêcher de bouger. Dans chacune de ses interventions, elle déplore que la société réduise cela à des questions d’identité. Comment en effet parler de « liberté et d’égalité » quand certains sont accusés de mettre en danger la République parce qu’ils osent dénoncer le potentiel explosif de la discrimination raciale, s’interroge-t-elle.

« On n’est pas racisé de naissance »

Le 29 mars dernier, les deux femmes ont accepté de débattre sur la chaîne française d’information continue LCI. L’occasion pour Rokhaya Diallo, habituée des joutes verbales, d’enfoncer le clou : « Se proclamer « racée » est un luxe théorique qui ne résiste pas à l’épreuve de la réalité, lance-t-elle en expliquant que c’est la société qui racise. On n’est pas racisé de naissance. Être racisé, c’est précisément avoir une condition raciale spécifique dans un contexte géographique donné. »

La tension est encore montée d’un cran à la mi-avril après le passage de Rachel Khan sur une autre chaîne de télévision française, CNews. L’animateur Pascal Praud décrivait alors  la comédienne comme « intelligente, bienveillante » et disait ne pas comprendre « pourquoi les autres sont malveillants, jaloux et violents ». Interprétation d’un internaute dans un tweet : « Vous n’êtes pas comme Rokhaya Diallo ou Feïza Ben Mohamed, et ça j’adore. » Réaction acide de Rokhaya Diallo : « Tant qu’on les caresse dans le sens du poil et qu’on chante les louanges de la France, ils nous adorent », le tout accompagné d’une photo de la publicité Banania.

Un tweet que beaucoup ne lui pardonnent pas. La Ligue internationale de lutte contre le racisme et l’antisémitisme (Licra), dont Rachel Khan est la présidente de la commission sport, dénonce un tweet « immonde » qui prouve que le « prétendu antiracisme [de Diallo] est une escroquerie qui sert à salir ».

« Piquée au vif, jalouse comme une vieille diva, violente comme une enfant dépossédée, Rokhaya Diallo vient, publiquement, de s’autodétruire en basculant aux dépens de #RachelKhan dans le gros racisme colonial qui pue », ajoute le philosophe Raphaël Enthoven.  « Plus nous serons nombreux à défendre nos principes universalistes et républicains, plus les bananes et autres Banania auront l’avantage de glisser », a pour sa part répliqué Rachel Khan. Rokhaya Diallo, elle, persiste et signe : il s’agit d’un « simple constat ».

« Pour enchanter certains plateaux TV, il vaut mieux s’abstenir de critiquer la France ou de dénoncer le racisme, résume-t-elle. Ces postures lisses et dociles sont révélatrices d’un paternalisme colonial. Voilà tout. »

Une chose est sûre : ce débat en forme de clash sur Twitter illustre à lui seul la difficulté de conduire le combat antiraciste en France. À ceux qui soulignent les antagonismes entre l’antiracisme « universaliste » de Khan et l’antiracisme « racialiste et communautariste » de Diallo, des internautes rappellent, extraits de textes à l’appui, qu’il fut un temps où Rachel Khan défendait exactement les thèses qu’elle combat aujourd’hui. C’est peut-être aussi là la vraie gageure : être militant antiraciste en France.