Politique

De Senghor à Macky Sall, le Sénégal meilleur allié africain des Palestiniens ?

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Mis à jour le 20 mai 2021 à 17:05

Des Sénégalais manifestent à Dakar leur soutien à la Palestine lors de la guerre de 2014 (Archives). © Jane Hahn/AP/SIPA

Dakar manifeste depuis dix jours son soutien au peuple palestinien. Tout en tâchant de préserver au maximum ses relations avec Israël. Un équilibre parfois difficile à tenir pour le président sénégalais.

De telles manifestations de soutien, Safwat Ibraghith n’en avait jamais fait l’expérience. « Je n’ai jamais vécu ça, assure à Jeune Afrique l’ambassadeur palestinien au Sénégal. Nous sommes submergés de messages et de visites. » Représentants de la majorité et de l’opposition, organisations de la société civile, dignitaires religieux ou simples quidams… Depuis le 10 mai, de nombreux Sénégalais se sont rendus à la résidence de l’ambassadeur, dans le quartier des Almadies, pour manifester leur soutien au peuple palestinien. Et l’ONG islamique Jamra et le collectif citoyen Noo Lank ont appelé à descendre dans la rue, ce vendredi 21 mai, pour protester contre les frappes israéliennes contre la bande de Gaza.

Un devoir pour le Sénégal

Pour Safwat Ibraghith, cela ne fait pas de doute, ce sont les images de l’attaque de la mosquée Al-Aqsa par les forces de sécurité israéliennes – scène « impensable pour les Sénégalais » – qui ont déclenché ces manifestations de soutien « spontanées et naturelles ».

Les faits remontent au 8 mai dernier, à quelques jours de la fin du mois de Ramadan. Des dizaines de milliers de fidèles étaient rassemblés sur l’esplanade des Mosquées quand ont éclaté des heurts entre Palestiniens et la police israélienne. Des affrontements ont également eu lieu à quelques pas de là, dans le quartier de Cheikh Jarrah. Deux jours plus tard, le lundi 10 mai, les forces de sécurité israéliennes envahissaient les lieux pour évacuer les fidèles rassemblés pour la prière du matin. Armés de cartouches de gaz lacrymogènes, de grenades assourdissantes et de balles en caoutchouc, ils ont donné l’assaut jusque dans la mosquée Al-Aqsa, faisant plusieurs centaines de blessés.

Diffusées en temps réel sur les réseaux sociaux, les vidéos amateurs de la mosquée assiégée et de ces fidèles attaqués ont ébranlé le monde musulman. Au Sénégal, les prêches de la prière du vendredi suivant étaient « tous consacrés à la Palestine », précise l’ambassadeur. Le 13 mai, à l’occasion de la célébration de la Korité, le président sénégalais a lui aussi manifesté son soutien au peuple palestinien.

« C’est le [moment] de prier pour la paix, la paix en Palestine et en Israël, a lancé Macky Sall. Nous profitons de l’occasion pour lancer un appel à la désescalade, pour que la paix revienne, pour que des discussions saines et sérieuses puissent être engagées entre ces deux communautés dans le respect du droit international. » Le chef de l’État a expliqué que le Sénégal avait le « devoir » de lancer cet appel.

À l’instar d’autres pays du continent, comme l’Afrique du Sud, le Sénégal est depuis des décennies un soutien indéfectible du peuple palestinien. En 1971, le président Léopold Sédar Senghor avait ainsi participé avec ses pairs nigérian (Yakubu Gowon), camerounais (Ahmadou Ahidjo) et zaïrois (Mobutu Sese Seko) à une mission de médiation en Israël au nom de l’Organisation de l’unité africaine (OUA).

Depuis 1975 et sans interruption, le Sénégal préside le Comité pour l’exercice des droits inaliénables du peuple palestinien, créé par l’Assemblée générale des Nations unies. C’est aussi l’un des premiers pays du continent où l’État palestinien a ouvert une représentation diplomatique, en 1989, soit un an après sa proclamation d’indépendance.

Équilibre et modération

C’est encore Dakar qui a porté, en décembre 2016, aux côtés de la Nouvelle-Zélande, de la Malaisie et du Venezuela, la résolution 2334 auprès du Conseil de sécurité de l’ONU. Un temps parrainée par l’Égypte, qui avait ensuite fait volte-face, la résolution était passée grâce à l’abstention des États-Unis : elle condamnait, pour la première fois, la colonisation israélienne dans les territoires occupés. La prise de position du Sénégal avait alors entraîné des mesures de rétorsion de la part d’Israël et la détérioration des relations diplomatiques entre les deux pays – normalisées en 2017.

Reconnaître Israël ne doit pas nous empêcher d’élever la voix pour appeler au respect du droit international

« En tant que membre non-permanent du Conseil de sécurité, le Sénégal avait estimé qu’il était de son devoir de porter cette résolution. C’est à l’aune de ces principes que le Sénégal est jugé et apprécié », explique le président du Comité pour l’exercice des droits inaliénables du peuple palestinien, Cheikh Niang. Le représentant de son pays auprès des Nations unies, qui préside le comité depuis 2018, l’assure aujourd’hui : « Reconnaître Israël ne doit pas nous empêcher d’élever la voix pour appeler au respect du droit international ».

Soutenir l’État palestinien tout en maintenant de bonnes relations avec Israël, qui dispose lui aussi d’une représentation diplomatique à Dakar, c’est la ligne de crête sur laquelle s’est toujours tenu Dakar et qui lui vaut, estime l’ambassadeur sénégalais, la confiance de la communauté internationale. « Le Sénégal est réputé pour être un pays attaché à la modération. Les États lui ont toujours fait confiance pour conserver cette posture diplomatique d’équilibre et d’ouverture. » « La vocation de mon pays est d’être ami de tous les pays et de n’avoir aucun ennemi », disait Macky Sall lui-même.

Cheikh Niang rappelle que le Comité qu’il préside est l’une des premières instances de l’ONU à avoir alerté au sujet de « l’intensification de la force par Israël dans la bande de Gaza » et de « la détérioration dramatique et continue de la situation dans le Territoire palestinien occupé » dès le 10 mai, alors que les membres du Conseil de sécurité peinent à proposer ne serait-ce qu’une déclaration commune.

Un message qui passe mal

Cette position « modérée » d’ami de l’un et de partenaire de l’autre s’est traduite dans un communiqué du ministère des Affaires étrangères du 12 mai. « Le gouvernement condamne le retour à la violence sous toutes ses formes et appelle à la retenue et à la désescalade », insiste le texte, tout en rappelant que le Sénégal « réitère son attachement à l’avènement d’un État palestinien viable coexistant avec l’État d’Israël ».

Un communiqué qui a « déplu » aux autorités palestiniennes. « Le texte n’était pas à la hauteur de nos attentes. Considérant la gravité de la situation, on ne peut pas accepter qu’il traite de la même façon les opprimés et les oppresseurs. La politique de la carotte ne peut fonctionner et nous avons besoin de messages diplomatiques forts », dénonce Safwat Ibraghith.

L’ambassadeur, qui a sollicité un entretien avec la ministre des Affaires étrangères, Aïssata Tall Sall, en déplacement à Paris pour le sommet sur le financement des économies africaines, espère être prochainement reçu. D’ici là, il dit attendre du Sénégal, « ce pays frère », qu’il continue de « tracer le chemin dans lequel les autres pays africains peuvent s’engager » afin de « mettre Israël face à ses responsabilités ».

Certaines personnalités politiques et représentants de la société civile ont également appelé à fermer l’ambassade d’Israël à Dakar – laquelle se trouve sous protection policière depuis quelques jours – et à boycotter les produits venus des territoires colonisés.

Parmi eux, le militant Guy Marius Sagna, représentant du Front pour une révolution anti-impérialiste populaire et panafricain (FRAPP). Reçu par l’ambassadeur le 13 mai dernier, il appelle à la mobilisation contre la « colonisation sioniste et le rayonnement résolument raciste d’Israël », fustigeant le « communiqué scandaleux » du gouvernement sénégalais, « qui met dos-à-dos la chèvre et le chou quand la chèvre est en train de dévorer le chou. »

« Le Sénégal qui se targue d’une position privilégiée dans la ummah, ne peut pas rester insensible et garder la tête baissée comme tant d’autres pays marqués par la peur de se voir sanctionnés », exprimait pour sa part le collectif Noo lank, qui a appelé à manifester vendredi.