Politique

Côte d’Ivoire : comment les jihadistes tentent de s’implanter dans le Nord

Réservé aux abonnés
Par - à Abidjan
Mis à jour le 20 mai 2021 à 16:45

Un soldat ivoirien salue les cercueils de militaires tués lors de l’attaque de Kafolo, en juin 2020. © SIA KAMBOU/AFP

Pour de nombreux analystes, la dernière attaque qui a visé l’armée à Kafolo, dans le nord de la Côte d’Ivoire, illustre la montée en puissance des jihadistes dans le pays.

C’est l’heure de la prière du soir ce 7 mai à Bolé, une localité frontalière du Burkina Faso, lorsqu’une vingtaine de jihadistes armés approchent de la mosquée. Ils rassemblent les fidèles et prennent la parole. Le discours est aussi rassurant (le groupe insiste sur le fait qu’il n’est pas là pour s’en prendre aux populations mais pour les défendre) que menaçant (toute collaboration avec les forces de défense sera sanctionnée). Quatre jours plus tôt, des habitants de ce même village avaient permis la découverte d’un engin explosif improvisé (EEI).

Encore assez inédite en Côte d’Ivoire, cette scène n’est pas sans rappeler les méthodes employées il y a quelques années par les groupes jihadistes au Mali et au Burkina Faso. Elle intervient alors qu’une troisième attaque y a été perpétrée après celle de Grand-Bassam en 2016 et de Kafolo en juin 2020.

C’est cette même localité, située à un peu moins de 200 kilomètres au nord-est de Korhogo, qui a été visée dans la nuit du 28 au 29 mars faisant trois morts (un militaire des forces spéciales, un du bataillon de chasseur parachutistes et un civil) et cinq blessés dans les rangs de l’armée ivoirienne. Un gendarme a également été tué le même soir, entre deux et trois heures du matin, dans l’attaque par le même groupe d’un poste mixte de l’armée et de la gendarmerie dans la sous-préfecture de Tehini, à l’Est de Kafolo.

« On a franchi un seuil »

L’attaque de Kafolo a démarré à 00h54 et aura duré un peu plus d’une heure. Les jihadistes – une centaine dont une soixantaine de combattants actifs – ont mené leur assaut sur plusieurs fronts. Arrivés à motos, armés de mitrailleuses PKM, d’un lance-roquette et de Kalashnikov, ils ont tout d’abord coupé l’électricité avant d’attaquer au sud et à l’est la base de l’Office ivoirien des parcs et réserves (OIPR), où sont stationnés les troupes ivoiriennes.

« Deux d’entre eux ont ensuite tenté de forcer l’entrée du bâtiment, mais ont été surpris par la réaction rapide d’une unité des forces spéciales présente ce soir-là dans le camp, ce qui a précipité le repli de l’ennemi », précise un militaire ivoirien. Plus de 200 étuis, des restes d’ogives de RPG, une moto, deux kalachnikovs, deux émetteurs-récepteurs portatifs et un téléphone burkinabé, sur lequel il y avait des vidéos jihadistes, ont été retrouvés sur place. Une des armes saisies appartient à la Côte d’Ivoire.

Au moment des combats, le groupe jihadiste a également placé un engin explosif à trois kilomètres au sud du camp afin de couvrir sa retraite en cas d’arrivée de renforts de l’armée. La mine explosera finalement le 1er avril au passage d’un 4×4 Mercedes précédant un convoi de gendarmes ivoiriens se rendant sur les lieux de l’attaque. « On a franchi un seuil. C’est une nouvelle étape dans la montée du jihadisme en Côte d’Ivoire », reconnaît une haute source sécuritaire ivoirienne.

Complicités locales

Comme en juin 2020, cette dernière attaque n’a pas été revendiquée. Les autorités ivoiriennes sont toutefois persuadées qu’elle est l’œuvre de la même cellule dirigée par Sidibé Abdramani, alias « Hamza ». Ce dernier aurait été envoyé dans cette zone frontalière entre le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire il y a plus de deux ans, avec pour « mission » d’y installer la katiba Macina, groupe dirigé par le malien Amadou Koufa et affilié au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM).

L’un de ses jihadistes arrêtés après la première attaque de Kafolo, Ali Sibibé, alias Sofiane, a reconnu être affilié à Amadou Koufa. Lors de son interrogatoire, il a déclaré qu’Hamza était son cousin et qu’ils venaient du même village au Burkina Faso. Sofiane a confié avoir été recruté en décembre 2018 avec cinq autres membres de sa famille. Ils ont ensuite été formés pendant trois mois dans la forêt d’Alidougou, située dans le parc de la Comoé.

Ce dernier a également confirmé que la première attaque contre Kafolo avait été décidée par « Hamza » en réaction à l’opération militaire menée conjointement par la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso en mai 2020. L’un de ses lieutenants, un dénommé Abou Anifa, aurait en effet été tué lors du bombardement de leur position dans le parc. Selon plusieurs sources, la katiba d’Hamza a reçu lors de la dernière attaque des renforts de combattants aguerris venus du Mali. Quelques jeunes locaux ont également été recrutés contre la promesse de recevoir une moto et 100 000 francs CFA par combattants.

Les premiers éléments de l’enquête ont permis d’établir que le chef du commando était le même que lors de l’attaque de juin 2020, un certain Saïdou Sekou, et que les assaillants ont bénéficié de complicités locales notamment pour s’approvisionner en essence.

Depuis sa création, cette cellule a réussi à tisser des liens dans cette zone. Plusieurs de ses membres ont ainsi été hébergés à Kafolo pendant plusieurs mois à partir de janvier 2020 et s’y sont vus remettre du bétail. Après l’attaque de juin 2020, des parents établis dans le village ont facilité leur exfiltration vers le Burkina. La pression mise sur les populations peules est une donnée importante. Ces derniers mois, les notables de la région du Boukani sont de plus en plus victimes d’extorsion et parfois d’enlèvement.

Stratégie militaire et civile

Ce regain d’activité et l’utilisation de nouvelles méthodes éprouvées au Sahel montrent que les jihadistes entendent s’implanter dans le nord de la Côte d’Ivoire, et visent particulièrement la région du Boukani dans le Nord-Est.

« Ils sont dans une logique d’occupation progressive du territoire, même si l’absence de revendication pose question. La forêt de la Comoé est une porte d’entrée idéale pour s’implanter dans le pays, une zone idéale pour se replier et mener divers trafics. Ils y marquent leur présence, leur intention de limiter l’action des forces de défense, demandent aux populations de ne pas coopérer. Outre Bolé, plusieurs autres villages de la région ont reçu ces derniers mois la visite de jihadistes », estime une source sécuritaire française.

Dans la nuit du 19 au 20 juin, un poste de la douane situé dans une petit village sur l’axe qui relie Ferkessedougou à Kafolo a été attaqué par des hommes armés. Selon les premières informations recueillies, l’incident, qui n’a fait aucune victime, serait attribué à des bandits mécontents de la présence de la douane et des forces de sécurité dans cette zone.

Plusieurs analyses se montrent toutefois prudents. « Il y a souvent un lien entre banditisme et terrorisme. Beaucoup d’actes criminels commis dans cette région étaient l’oeuvre d’hommes liés aux jihadistes », explique l’un d’eux.

« Leur stratégie est à la fois militaire et civile. En utilisant des EEI, ils veulent faire perdre l’initiative des combats à l’armée ivoirienne, compliquer l’arrivée de renfort. Auprès des populations, ils veulent s’ériger en protecteur contre le racket et les abus des forces de sécurité. Ils intimident également ceux qui collaborent, les menaçant de punition ou de mort. Autre nouveauté, ils se mêlent de la vie religieuse », explique le chercheur Lassina Diarra, spécialiste du terrorisme en Afrique de l’Ouest. Mi-avril dans un petit village au nord de Tehini, des hommes armés ont pris en otage la mosquée. Au habitants rassemblés, ils leur ont expliqué que le manière de prier ne convenait pas.