Politique

Côte d’Ivoire : Kandia Camara, l’infatigable fidèle d’Alassane Ouattara

Réservé aux abonnés | | Par - à Abidjan
Mis à jour le 21 mai 2021 à 20h11
Kandia Camara, à Abidjan, le 7 avril 2021.

Kandia Camara, à Abidjan, le 7 avril 2021. © CYRILLE BAH/AFP

Présente en politique depuis une trentaine d’années, Kandia Camara a été nommée ministre des Affaires étrangères en avril, après dix années à l’Éducation. C’est la première fois qu’une femme accède à ce degré de responsabilité dans le pays.

Dans le vaste hall du ministère des Affaires étrangères, à Abidjan, les premiers mots de Kandia Camara sont pour le président ivoirien, Alassane Ouattara. Elle exprime d’emblée sa « sincère gratitude » au chef de l’État « qui a bien voulu, pour la première fois dans l’histoire du pays, nommer une femme ministre d’État et ministre des Affaires étrangères ».

Ce 8 avril, celle qui a été ministre de l’Éducation nationale pendant dix ans succède officiellement à Ally Coulibaly, son « frère d’arme », à la tête de la diplomatie ivoirienne. Ils partagent ensemble « les stigmates de 30 ans de vie politique et de lutte auprès d’Alassane Ouattara », souligne-t-elle dans son discours de passation de pouvoir.

Trente ans d’une immuable loyauté envers le président ivoirien couronnée d’une place au gouvernement à un degré de responsabilité jamais égalé pour une femme en Côte d’Ivoire. « Kandia Camara est au cœur de l’action diplomatique et politique depuis longtemps, rappelle Ally Coulibaly au moment de lui passer le relai. C’est une dame de conviction qui a l’entière confiance du chef de l’État ». Une confiance acquise au fil de près de trois décennies de combats politiques.

« J’ai la légitimité politique et historique »

Au début des années 1990, Kandia Camara exerce comme professeure d’anglais à Abidjan après des études supérieures à l’université d’Abidjan et en Angleterre. Déjà très investie en politique, elle milite au Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) où elle a fondé le comité de rassemblement et de sensibilisation pour les femmes et occupe le poste de secrétaire générale de l’Union des femmes (UFPDCI).

En 1994, elle claque la porte de l’ancien parti unique sous l’impulsion de Djéni Kobena , l’un des fondateurs du Rassemblement des républicains (RDR), et décide de rejoindre la formation politique nouvellement créée. Djéni Kobena et Kandia Camara se connaissent bien. Ils ont alors en commun d’occuper des fonctions à Cocody, commune huppée d’Abidjan, où il est adjoint à la maire et elle conseillère municipale.

Au RDR, ses nouveaux compagnons de lutte se prénomment Ally Coulibaly, Henriette Diabaté, Gilbert Kafana et Amadou Gon Coulibaly. Quelques années plus tôt , elle a ferraillé avec ce dernier alors qu’elle siégeait au bureau du syndicat national des enseignants de Côte d’Ivoire (SYNESCI) -une syndicaliste « intrépide et intraitable » se décrit-elle-  et que lui était conseiller technique d’Alassane Ouattara. « AGC » deviendra « (son) frère de sang », son alter ego en politique jusqu’à son décès brutal d’une crise cardiaque l’année dernière. Peu de temps après sa mort, elle prononcera pour lui un vibrant hommage, en larmes, lors d’une cérémonie officielle.

Soit on se soumet à la discipline de son parti, soit on se démet

En 1998, Kandia Camara, proche de la sœur aînée d’Alassane Ouattara, s’impose à la présidence du Rassemblement des femmes républicaines (RFR) au terme d’un congrès très disputé. Elle occupera cette fonction jusqu’en 2006. En 2017 , Alassane Ouattara la choisit pour devenir secrétaire générale du RDR. Elle n’est pas informée de cette promotion et fond en larme en l’apprenant. Elle occupera ce poste jusqu’à la création du Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP) en 2019.

Kandia Camara, qui fêtera ses 62 ans en juin, est actuellement membre du Conseil politique et du directoire du parti présidentiel. Sa fidélité au parti est toujours totale : « Soit on se soumet à la discipline de son parti, soit on se démet », affirme en 2017 celle qui conserve de ses années de sport à haut-niveau (elle a été championne de handball) un solide sens de la combativité.

« C’est une femme attachée à ses opinions, qui fait preuve de dynamisme et d’engagement », affirme Gilbert Kafana, aujourd’hui maire de Yopougon. Il se souvient de son adhésion « naturelle » au RDR jusqu’à s’imposer comme « une figure du parti » et « une référence pour les femmes ».

Kandia Camara, lorsqu’elle est devenue secrétaire générale du RDR, lors du congrès à Abidjan ce dimanche 10 septembre 2017.

Kandia Camara, lorsqu’elle est devenue secrétaire générale du RDR, lors du congrès à Abidjan ce dimanche 10 septembre 2017. © Anna Sylvestre-Treiner / Jeune Afrique

À côté des hommes de grande qualité, il y a des femmes de valeur, dont Kandia Camara

D’où lui vient cette fibre politique ? Sollicitée à plusieurs reprises, elle n’a pas donné suite à nos demandes d’entretien, estimant le timing peu opportun. Mais un début de réponse est peut-être à chercher du côté de la filiation. Née à Abidjan, elle est issue d’une famille originaire de Gon, un village de l’extrême nord du pays. Sa mère, Hadja Kouyaté, participa à la grande marche des femmes à Bassam en décembre 1949 pour exiger la libération des prisonniers politiques.

« Quand on regarde ce parcours, je peux dire que j’ai la légitimité politique et historique. Je voudrais dire qu’à côté des hommes de grande qualité, il y a des femmes de valeur dont Kandia Camara », affirme-t-elle dans une longue interview publiée en octobre dernier dans son livre AGC – Tel que je connais l’homme. Cette interview est surtout un plaidoyer pour la candidature d’Alassane Ouattara à un troisième mandat qu’elle présente comme « notre chef à tous » et « une personnalité adulée à travers le monde de par ses grandes qualités ».

Des polémiques plus au moins retentissantes

La confiance que lui porte le chef de l’État a survécu à dix années de polémiques plus au moins retentissantes alors qu’elle était ministre de l’Éducation : des fautes dans les manuels scolaires, une administration opaque des frais des Comités de gestion des établissements scolaires (les COGES, supprimés en 2021) payés par les parents, des kits scolaires gratuits non distribués, des salles de classe bondées, des établissements sans toilettes ni électricité, un enseignement jugé médiocre par de nombreux Ivoiriens, un taux d’alphabétisation toujours bas, de nombreux enfants hors du système scolaire malgré l’obligation de les scolariser (30 % des 6 à 11 ans en 2017) et des résultats qui, selon certains critères, placent la Côte d’Ivoire au même rang que la Gambie.

Des polémiques aussi sur le plan personnel. En 2013, elle est accusée d’avoir usé de son influence pour placer son mari, Inza Camara, à l’ambassade de Côte d’Ivoire à Washington. Il deviendra directeur du Bureau économique de la Côte d’Ivoire aux États-Unis, où vivent leurs enfants. En 2017, une photo sur laquelle la ministre pose avec sa fille tout juste diplômée d’une université américaine suscitera une vive controverse. Invitée l’année suivante dans un talk-show américain, sa fille affirme avoir rapporté en Côte d’Ivoire, à la demande de sa mère, une valise de papier hygiénique, de meilleure qualité aux États-Unis. Cette sortie provoquera un tollé et suscitera les moqueries au pays.

Allez dire à Mesmin Comoé que [s’il mène] une grève sauvage et illimitée, la riposte sera sauvage et inoubliable

Ses adversaires lui reprochent aussi son côté cassant. Comme en 2016, quand elle s’en prend à Mesmin Comoé, le secrétaire général du Mouvement des instituteurs pour la défense de leurs droits (MIDD), qui envisageait une grève contre l’une de ses réformes : « Allez dire à Mesmin Comoé que si lui et des enseignants de son bord mènent une grève sauvage et illimitée, la riposte sera sauvage et inoubliable pour [lui] et ses sbires. […] S’il enclenche cette grève, ça va être sa dernière grève au ministère de l’Éducation nationale ! »

L’ascension de Kandia Camara n’en souffrira pas. En janvier, alors que le RHDP prépare les législatives du mois de mars, le chef de l’État charge un triumvirat d’arbitrer les investitures : Adama Bictogo, l’influent directeur exécutif du RHDP, et des deux vice-présidents du parti, Hamed Bakayoko et Patrick Achi, sont à la manoeuvre. Mais il est prévu que deux autres personnalités aient leur mot à dire : Gilbert Kafana Koné et… Kandia Camara.

Quelle sera la prochaine étape ? Plusieurs sources assurent qu’elle compte mener un nouveau combat, pour la mairie d’Abobo cette fois, cette immense commune d’Abidjan où elle vient d’être élue députée et dont Hamed Bakayoko était l’édile. En 2018, le poste lui avait déjà été proposé (il s’agissait à l’époque de succéder à Adama Toungara, maire d’Abobo de 2001 à 2018), mais elle avait préféré décliné la proposition. Se laissera-t-elle tenter ? L’intéressée n’a pas pris position publiquement, et le RHDP n’a pas encore tranché, hésitant toujours entre elle, Jeanne Peuhmond, la première adjointe au maire, et Brahima Ouattara, quatrième adjoint. Au final, c’est le chef de l’État qui décidera.

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