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Cet article est issu du dossier «Ghazouani face au cas Aziz»

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Politique

Mauritanie : Pourquoi l’affaire Aziz préoccupe le président Ghazouani

Réservé aux abonnés | | Par - envoyée spéciale à Nouakchott
Mis à jour le 25 mai 2021 à 20h24
Mohamed Ould Ghazouani à l’aéroport de Brazzaville, le 30 janvier 2020.

Mohamed Ould Ghazouani à l’aéroport de Brazzaville, le 30 janvier 2020. © Agence mauritanienne d'information

S’il s’est tenu à l’écart des poursuites judiciaires engagées contre son prédécesseur, le chef de l’État doit désormais éviter que ce dossier ne monopolise trop longtemps l’attention de ses concitoyens et parasite son action.

À Nouakchott, ce 27 avril, la nuit a enveloppé les dunes depuis plusieurs heures, mais la lumière continue de jaillir des téléphones portables. Les yeux sont rivés sur les écrans. Mohamed Ould Abdelaziz a beau être honni aujourd’hui par une grande partie de la classe politique, de l’intelligentsia, du monde des affaires et de la population, sa troisième conférence de presse depuis décembre 2019 – qu’il dit avoir peiné à organiser – n’en focalise pas moins toute l’attention.

Combatif et incisif, l’ancien président continue de se défendre durant plusieurs heures et sans relâche contre les accusations qui le visent. Point par point, il argumente, étaie, nie. À quelques kilomètres de là, se trouve l’homme qui est la principale cible de cette sortie médiatique.

Le chef de l’État Mohamed Ould Ghazouani suit assurément l’événement de près, mais il se gardera du moindre commentaire – il ne s’est d’ailleurs jamais exprimé publiquement sur ce qui est devenu pour lui l’épineuse « affaire Aziz ».

Efforts silencieux

Ce dossier a pris une telle ampleur qu’il monopolise la première partie du mandat du président, porté au pouvoir en juin 2019 et investi en août de la même année, déjà très contrainte par la crise sanitaire (l’exploitation du gaz du gisement de Grand Tortue Ahmeyim, à la frontière mauritano-sénégalaise, a été reportée par le britannique BP à 2023).

Dès son arrivée au Palais, Mohamed Ould Ghazouani, qui travaille désormais avec vingt conseillers et chargés de mission qu’il a lui-même nommés, s’est pourtant appliqué, selon son entourage, à mettre en œuvre son programme électoral, qui avait séduit jusqu’aux chancelleries occidentales.

Il s’emploie également à corriger les erreurs de son prédécesseur avant de lancer de nouveaux projets

Au milieu du tumulte médiatique, et bien que taxé d’immobilisme par ses détracteurs, il a ouvert la couverture maladie à 1 million de personnes ou encore doublé et mensualisé la pension de retraite des fonctionnaires, auparavant versée chaque trimestre. Il a également doté la Délégation générale à la solidarité Taazour d’un budget de 200 milliards d’anciens ouguiyas (environ 450 millions d’euros) sur cinq ans, au lieu de 40 milliards auparavant. Cette agence (ex-Tadamoun) distribue notamment un revenu minimum à 300 000 personnes.

« Il s’emploie également à corriger les erreurs de son prédécesseur avant de lancer de nouveaux projets, défend un proche. Les usines de dattes à Atar, de lait à Néma, ou encore l’aéroport international de Nouakchott, présentés comme de grandes réalisations, sont en réalité de véritables gouffres financiers. Mais ses efforts sont passés sous silence. »

Stratégie présidentielle

Dès l’ouverture de l’enquête contre son prédécesseur en août 2020, jusqu’à son inculpation en mars 2021 pour, entre autres, corruption, blanchiment d’argent, enrichissement illicite, dilapidation de biens publics, octroi d’avantages indus et obstruction au déroulement de la justice, Mohamed Ould Ghazouani s’est toujours refusé d’intervenir dans la procédure. Une interdiction qu’il a érigée en principe, bien que tiraillé entre deux camps distincts dans son entourage, dont l’un le presse d’agir, vite et fort, contre son ancien ami.

Le président a d’ailleurs confié à ses proches qu’il n’avait pas souhaité lire en intégralité le rapport de la commission d’enquête parlementaire, que les députés chargés de l’audit des deux mandats d’Ould Abdelaziz (2009-2019) ont remis en juillet 2020. Il leur répète également qu’il entend laisser les magistrats faire leur travail.

« Il en paie le prix, car en ne voulant pas se précipiter, il se trouve accusé de ne pas être assez rapide », souffle un collaborateur. Mais s’il était intervenu directement dans ce dossier, on lui aurait reproché d’interférer dans les affaires judiciaires.

Le président doit-il craindre qu’Aziz incarne une option alternative aux yeux des Mauritaniens ?

Autre enjeu de la stratégie présidentielle : parvenir à marginaliser son adversaire, afin de ne pas en faire l’opposant numéro un, au moment où lui-même a tendu la main dès son élection à l’opposition institutionnelle, devenue – pour le moment – silencieuse. Le président doit-il craindre qu’Aziz puisse incarner une alternative aux yeux des Mauritaniens ? « Les histoires d’argent, ça marque. Il ne va pas revenir, mais il est obligé de le faire croire pour continuer d’exister », croit savoir un des anciens fidèles de l’ex-président.

Le plan d’Aziz

Néanmoins, la tâche de Mohamed Ould Ghazouani est pour l’heure d’autant plus complexe que son ancien allié occupe de plus en plus d’espace. À l’offensive, Mohamed Ould Abdelaziz a déployé sa stratégie en trois temps : d’abord, politiser son dossier en annonçant le 7 avril dernier avoir rejoint le parti d’opposition Ribat Al Watani, de Saad Ould Louleid.

Anticipant une possible future incarcération – il est sous contrôle judiciaire et son assignation à résidence a été renforcée début mai, il ne peut quitter son domicile que pour se rendre à la mosquée ou recevoir des soins –, il se pose d’ores et déjà en victime et explique, dans le même temps, tous ses ennuis judiciaires par son retour en politique.

Le président mauritanien sortant Mohamed Ould Abdel Aziz s’adresse à la foule pour montrer son soutien au candidat à la présidence, l’ancien général Mohamed Ould Ghazouani, le 20 juin 2019 à Nouakchott.

Le président mauritanien sortant Mohamed Ould Abdel Aziz s’adresse à la foule pour montrer son soutien au candidat à la présidence, l’ancien général Mohamed Ould Ghazouani, le 20 juin 2019 à Nouakchott. © SIA KAMBOU / AFP

Puis il a cherché à donner un caractère tribal à l’affaire. Le 27 avril, il a déclaré être la cible d’un « groupe issu d’une région liée au pouvoir ». Autrement dit, il espère tirer profit d’une bataille régionale entre l’Est, dont est issu le président, et le Nord, dont il est lui-même originaire. « Il sait que ces petites dissensions peuvent avoir une incidence, confirme-t-on dans le premier cercle présidentiel. Si cela ne prend pas pour le moment, cela reste latent et peut être attisé à tout moment. »

« Un règlement de compte personnel »

Enfin, Aziz, qui lors de cette même sortie a déploré ne pas avoir reçu le soutien de son ancien homologue français Emmanuel Macron – une déclaration passée totalement inaperçue –, n’a cessé de dénoncer un règlement de compte personnel. Pour lui, tout l’enjeu est là, il souhaite déclencher un mouvement de solidarité à son endroit.

« Il n’y a aucune raison pour qu’il suscite de l’émoi, mais la politique n’est pas rationnelle, on finit toujours par préférer le plus faible », analyse un ancien fidèle. Le dernier événement pourrait l’aider dans cette entreprise.

Nous continuons à demander qu’on nous remette le dossier auquel nous n’avons jamais eu accès

En mai, la police a détruit une partie de sa résidence de Benichab (Inchiri). Cet épisode, largement relayé dans les médias, a choqué l’opinion. Ses conseils assurent ne pas avoir été informés de ce que les autorités cherchaient précisément, ni de ce qu’elles ont saisi. « Une ordonnance a été prise en catimini ! s’offusque Me Taleb Khiyar Ould Mohamed Maouloud. Quand on veut perquisitionner un domicile privé, on prévient l’intéressé et il doit être présent sur place. »

« Nous continuons à demander qu’on nous remette le dossier auquel nous n’avons jamais eu accès, complète Me Mohameden Ould Ichidou. On casse les maisons, on persécute et on viole les lois, mais nous sommes en démocratie ! » Cette équipe est complétée par des Français, dont Me David Rajjou, qui s’apprêtent à saisir l’ONU, la Ligue arabe et l’Union africaine. « S’il y avait une élection demain, Aziz ne ferait pas 2 % des voix. Or on en arrive à en oublier que c’est lui qui a ouvert les hostilités ! C’est là où il a gagné », juge un proche de Ghazouani.

Amitié fissurée

L’amitié qui liait depuis 1986 le président à Mohamed Ould Abdelaziz, dont il fut le chef d’état-major des armées – ils s’étaient rapprochés lors d’une formation au grade de capitaine – s’est en effet fissurée lorsque ce dernier a revendiqué en novembre 2019 le leadership de l’Union pour la République (UPR), le parti de la majorité.

Ghazouani a tout fait pour le laisser exister, il était prêt à lui faire une place

Mohamed Ould Ghazouani, qui détestait par-dessus tout qu’on puisse le comparer à Dmitri Medvedev – le Premier ministre russe avec qui Vladimir Poutine avait échangé son poste de président pour le récupérer ensuite –, a refusé net de lui céder ce levier du pouvoir. Le dialogue entre les deux hommes a été rompu, en dépit de médiations menées par plusieurs intermédiaires (et dont certaines, menées par des membres de la famille de son prédécesseur, se sont poursuivies encore récemment).

« Ghazouani a tout fait pour le laisser exister, il était prêt à lui faire une place, regrette un proche. Il a placé leur amitié au-dessus de tout. Si la situation était inversée, il serait déjà en prison ! » « Je n’ai aucun problème personnel avec lui », a de son côté déclaré Aziz dans une interview à Jeune Afrique en avril, assurant avoir simplement voulu « présider une réunion » d’un parti qu’il a lui-même fondé et qui n’est donc pas, à ses yeux, celui de la majorité. « Je porte la carte de membre numéro 001, on ne peut pas m’exclure comme ça ! »

Un équilibre nécessaire

Dans les prochains mois, Aziz va devoir faire face à une nouvelle procédure lancée à Nouakchott : 120 députés ont, selon leur avocat, porté plainte pour diffamation en mai après que l’ancien président a déclaré dans ce même entretien à Jeune Afrique que les parlementaires avaient perçu 300 millions d’anciens ouguiyas de la part du gouvernement pour qu’ils approuvent la création de la Commission d’enquête qui a réalisé un audit de sa gestion.

De son côté, le président, qui planche sur la seconde phase de son mandat, devra se méfier de futurs mécontents qui pourraient décider de faire défection et de rallier son adversaire. Si, pour le moment, il dispose de nombreux soutiens, les attentes sont grandes.

Alors qu’on critiquait Aziz pour son autoritarisme, on reproche désormais à son successeur de ne pas savoir trancher. Mohamed Ould Ghazouani va devoir trouver un difficile, mais nécessaire équilibre.

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