Société

Divas du monde arabe : à la rencontre des pionnières du féminisme

Mis à jour le 24 juillet 2021 à 11:22

Mounira Al Mahdiyya, considérée aujourd’hui comme la plus grande chanteuse égyptienne de l’entre-deux guerres. © IMA

Alors que la date de réouverture des musées est enfin actée, la dernière exposition de l’Institut du monde arabe, « Divas, d’Oum Kalthoum à Dalida », nous entraîne à la rencontre des pionnières oubliées du féminisme, en Égypte.

L’exposition « Divas, d’Oum Kalthoum à Dalida », à l’Institut du monde arabe (IMA), à Paris, peut enfin ouvrir ses portes. Le gouvernement français a tranché et les musées accueilleront leurs visiteurs dès ce 19 mai.

Dans la pénombre des salles de l’Institut se dévoile l’histoire de grandes divas, telles Oum Kalthoum, Warda, Fayrouz ou encore Asmahan. Mais en marge des plus connues, l’exposition raconte comment s’est tissé, telle une toile d’araignée, le féminisme dans le monde arabe.

Il commence au Caire, à l’aube des années 1920, avec des figures féminines dont les noms ont aujourd’hui pâli dans l’esprit du grand public, au fil du temps. Pourtant, elles sont les premières, à tous niveaux, au Moyen-Orient. Elles ont défié les barricades du patriarcat, pris des risques inédits, véritablement défriché le terrain pour laisser place aux grands noms qui font l’affiche de l’exposition. On les appelle les pionnières. Et le combat qu’elles ont entamé il y a cent ans continue d’être d’actualité.

Rencontre avec quatre d’entre elles, icônes féministes littéraires, médiatiques, artistiques.

• May Ziadé, l’activiste littéraire qui faisait salon

Dans les années 1920, le Caire est une sorte de plaque tournante de l’industrie culturelle en ébullition. La capitale est reconnue dans le monde du business (on y trouve des hommes, mais aussi des femmes d’affaires), dans celui du divertissement (avec l’essor des cabarets, cinémas et théâtres), mais aussi d’un point de vue intellectuel. Elle rayonne, à travers sa presse et sa réputation, dans tout le pourtour méditerranéen. Européens et Égyptiens y cohabitent et s’influencent, sur fond de lutte contre la colonisation. Émerge alors un désir de modernité, au cœur duquel est questionnée la place de la femme. Diana Abbani, docteure en études arabes, résume cette impulsion féministe : « Les femmes artistes sortent de l’espace domestique pour participer à la vie active des villes ».

Et cette vie active prend racine (un peu paradoxalement) à l’intérieur du foyer, dans le salon des logements bourgeois. L’espace intime se mue en lieu de réception. Les femmes se mettent à recevoir chez elles, à échanger, discuter, débattre, écrire aussi.

C’est notamment le cas de May Ziadé, avocate de la condition féministe. Elle plaide pour l’éducation des petites filles et l’indépendance des femmes. Elle est proche de la Nahda, courant de pensée soutenu y compris par des hommes, qui prône un développement du monde arabe conditionné par l’évolution de la place de de la femme. Dans ces salons, on ne se contente pas de revendiquer le droit de vote, on veut aussi accéder à la vie culturelle, aller au cinéma, et fouler les planches des théâtres. Et l’accès à ces privilèges nécessite de revoir… la tenue de sortie.

• Hoda Chaaraoui, dévoilement et manifestations

Le vêtement est l’un des grands enjeux de cette époque, car il conditionne la représentation des femmes dans l’espace public, il est fondamental pour la transformation sociétale espérée. « Les tenues des femmes, comme leurs salons, se sont transformées. Elles accèdent dans les villes à d’autres offres vestimentaires, mais aussi à d’autres habitudes sociales (le cinéma, le théâtre) qui changent complètement leur apparence », note l’historienne Leyla Dakhli.

Pour voir les femmes, encore faut-il pouvoir les laisser se dévoiler, au sens littéral comme imagé du terme. C’est ce que fait Hoda Chaaraoui, en pleine rue, par surprise. Fille de pacha, elle monte la première internationale féministe égyptienne en 1923, défend les positionnements de la femme égyptienne dans le monde entier, manifeste pour la première fois en pleine rue… et finit par y voir une contradiction, comment défendre sa modernité en restant voilée ? Elle retire l’étoffe qui lui couvre les cheveux et en fait un symbole d’émancipation.

• Badia Massabni, la naissance de la danse orientale

Mais l’habillement, ou du moins la quantité de tissu arborée, n’est pas que l’affaire d’Hoda Chaaraoui. Celle qui vient révolutionner l’apparence de la femme arabe, c’est Badia Massabni, par qui la tenue de danse est taillée à la serpe et ornée de sequins. Chrétienne syrienne, elle arrive au Caire après une vie marquée de violence. Elle aime danser et découvre l’extraordinaire monde de la nuit au fil des rues du Caire. Mais si les cabarets pullulent, ils sont un privilège des européens aux grands moyens.

« Pourquoi n’existe-t-il pas de cabaret oriental ? » s’interroge Badia. « Elle trouve vite réponse à sa question en ouvrant son propre lieu de danse, en plein cœur de ville en 1929, le cabaret Badia », explique Élodie Bouffard, commissaire de l’exposition. Elle la décrit comme une véritable femme d’affaires, qui part du night club et transforme son cabaret en véritable académie artistique.

Car dans ce lieu, elle forme des danseuses à un genre tout nouveau, le sharqî. On le connaît mieux sous le nom de « danse orientale« . Si cette danse est aujourd’hui associée au Moyen Orient, elle n’a finalement pas grand chose de traditionnel et naît tard, dans les années 1930. « Elle crée une danse de toutes pièces, à partir de baladi certes, mais aussi de french cancan », sourit Élodie Bouffard.

Le ballet, le jazz, la danse moderne viennent rencontrer la tradition et dévoiler le corps, qui se meut désormais derrière des perles, un décolleté, un nombril apparent, en rupture complète avec le costume d’antan. Elle offre même avec cette danse, portée par des célébrités internationales, un nouvelle identité, une « marque de fabrique ».

• Mounira Al Mahdiyya, la première musulmane sur scène

Cette légèreté et ce renouveau ne sont pas l’apanage du vêtement et de la danse. Ils s’appliquent à l’univers de la musique, lui aussi occupé par les femmes dès les années 1920 en Égypte.

La musique vit un véritable tournant qui la divise en deux approches, entre tradition et modernité. La tradition s’exprime à travers des chants pratiqués pour des événements religieux, des décès, des naissances… En face, l’approche moderne, récréative, surtout exploitée pour la bourgeoisie, s’écoute dans les casinos payants, les concerts publics, les théâtres et sur disque. C’est ici qu’intervient Mounira Al Mahdiyya, originaire d’Alexandrie. « Elle connaît tous les modes, sait très bien chanter, mais surtout, elle a beaucoup d’ambition », souligne Élodie Bouffard.

Cette ancienne almée (chanteuse de mariage au sein du gynécée, habituée à un public uniquement féminin, donc) est la première femme à être enregistrée sur disque dans le monde arabe. Elle comprend parfaitement la force de cet outil, qui démocratise la musique et la fait circuler à grande vitesse à travers le Moyen-Orient notamment.

Plus encore, elle est la première musulmane à fouler les planches d’un théâtre face à un public mixte. « Elle prend des rôles d’hommes sur scène, elle est gonflée, elle ose tout ! C’est une artiste internationale, qui voyage, et qui terrasse le cœur des hommes qui l’accompagnent… surtout pour prendre leur place », plaisante la commissaire de Divas. Le chant savant et religieux est progressivement remplacé par un genre neuf, léger, voire grivois, la taqtuqâ. Il a pour unique but d’être divertissant, il raconte son époque avec humour, les femmes chantent leurs conflits de vie, leurs maris alcooliques, leurs disputes avec les belles-mères ou encore leurs rêves d’amants.

En s’immisçant dans ces espaces politiques, littéraires et culturels qui n’étaient pas les leurs, ces icônes du monde arabe ont fait souffler un vent de liberté sur ce qui devient ensuite le terrain de jeu des divas aux voix d’or.

* Nous republions cet article initialement diffusé le 19 mai 2021.