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Ce qu’ils ont vécu à Guantánamo

En liberté provisoire depuis le 28 mars, cinq ex-détenus de la base américaine racontent leur calvaire, depuis le Pakistan jusqu’à leur retour au pays.

Par - Omar Brouksy
Mis à jour le 11 avril 2005 à 01:00

A la cour d’appel de Rabat, dans le quartier cossu de Hay-Riad, on l’appelle couramment « Qaat el-Irhab » (la salle du terrorisme). Située dans un bâtiment fraîchement construit, elle donne sur une cour lumineuse qui laisse apparaître, à l’extérieur, un grand boulevard où prospèrent cafés et magasins de luxe. Depuis les attentats du 16 mai 2003 à Casablanca, cette salle a été spécialement aménagée pour les procès liés au terrorisme. Elle a abrité tous les grands jugements, devenant rapidement l’un des endroits les plus médiatisés du royaume : les chaînes satellitaires arabes, d’Al-Jazira à Abu Dhabi TV en passant par Al-Arabiya, y ont défilé pour retransmettre les phases marquantes d’un processus judiciaire toujours en cours.
Lundi 28 mars 2005. Devant le grand portail, quelques familles se regroupent et se bousculent en silence à deux pas de l’entrée. Il est 15 heures et des poussières… Deux policiers en uniforme, chargés du maintien de l’ordre à l’intérieur du tribunal, se mettent en place pour filtrer le public. Dans quelques minutes s’ouvrira la énième séance d’un procès qui a débuté en août 2004 : celui des Marocains rapatriés de la base américaine de Guantánamo. Ils sont cinq. Le plus jeune a 26 ans, le plus âgé, Abdellah Tabarak, en a 50. Le 21 janvier 2003, le Washington Post publiait un article sur cet homme, aujourd’hui en liberté provisoire au Maroc. Le journal américain le décrivait comme un homme « dangereux », en le présentant comme le garde du corps d’Oussama Ben Laden, dont il aurait facilité la fuite de Tora Bora, en prenant avec lui le téléphone portable du chef d’al-Qaïda.
Dès leur arrivée à l’aéroport de Casablanca, le 31 juillet 2004, les cinq anciens détenus de Guantánamo sont accusés par les autorités marocaines d’appartenance « à une bande criminelle, non-dénonciation de crimes d’atteinte à la sûreté de l’État, soutien à un groupe criminel à travers le transfert de fonds à des Marocains formant une bande criminelle pour porter atteinte aux intérêts marocains, et participation à la falsification de passeports. » Les charges semblaient très lourdes et « n’auguraient rien de bon », se rappelle Me Mohammed Hilal, avocat de l’un des inculpés.
Six mois plus tard, coup de théâtre : trois des cinq accusés – dont Abdellah Tabarak – sont relaxés. Mais il s’agit pour eux d’une « liberté provisoire ». N’étant pas encore innocentés, ils doivent continuer à se présenter au procès des deux autres (Mohamed Mazouz et Brahim Benchekroun), toujours en détention.
En cette journée du 28 mars 2005, ils étaient donc tous les cinq sur le banc des accusés, écoutant religieusement la plaidoirie de Me Hilal. Après une délibération d’une dizaine de minutes, le président prononce la liberté provisoire pour Mazouz et Benchekroun. Du côté des familles, c’est l’euphorie.
Une semaine plus tard, à son domicile de Casablanca, Mohamed Mazouz prend goût sa nouvelle vie. Il part à la recherche de ses amis, redécouvre son quartier. Même sur le plan vestimentaire, il s’est métamorphosé : il a abandonné sa tenue afghane au profit d’un jean et d’un tee-shirt blanc, remplacé le turban jaune par une casquette, s’est rasé la barbe. « Je vais refaire ma vie ici, dans mon pays », lance-t-il. Ce qu’il a vécu, il ne l’oubliera jamais, reconnaît-il, avant d’ajouter : « Mais je ne regrette rien. J’assume parfaitement cette expérience, qui m’a plutôt renforcé. »
Pour Mazouz, tout commence le 26 août 2001, lorsqu’il prend l’avion de Londres à destination de Karachi. « Je faisais ce voyage pour épouser une Pakistanaise dont j’avais fait la connaissance en Angleterre. » Un mois plus tard, le 22 septembre, il est arrêté par la police pakistanaise, avant d’être conduit dans une autre ville, Kohat. « J’y suis resté plus de vingt jours, avant d’être livré aux agents de la CIA. Le jour même, j’ai été transféré, avec quelques  »frères », à la base américaine de Kandahar. Commence alors, pour nous, la descente aux enfers. »
Selon Mazouz, « il faisait très froid ce jour-là à Kandahar ». Dès leur arrivée, Mazouz et certains « Arabes-Afghans » (nom donné aux Arabes partis combattre l’armée soviétique en Afghanistan, au début des années 1980, aux côtés des moudjahidine) sont jetés à terre, à l’extérieur de la base. « Il était minuit, et nous sommes restés dehors pendant quatre heures. Je n’oublierai jamais ce froid », poursuit-il. Selon un autre ancien de Guantánamo, il y avait à Kandahar « des détenus de nationalités très diverses : des Yéménites, des Tadjiks, des Syriens… Il y avait même un Australien et un Chinois. Les interrogatoires étaient quotidiens, et les brutalités systématiques », affirme-t-il. Le recours à la torture par les Américains a été confirmé par les cinq anciens prisonniers. Mazouz et ses compagnons d’infortune resteront six mois à Kandahar.
Le 16 juin 2002, vers 15 heures, ils sont hissés à bord d’un avion militaire. Direction : Guantánamo. « Le voyage durera vingt-quatre heures. Nos yeux étaient bandés, nos mains menottées. Nous avons changé d’avion dans un pays que certains de nos compagnons ont identifié comme étant la Turquie. Les interrogatoires ont repris dès l’embarquement et, toujours, les mêmes questions : êtes-vous membre d’al-Qaïda ? Connaissez-vous Ben Laden ? L’avez-vous déjà rencontré ? Connaissez-vous quelqu’un qui l’a, un jour, rencontré ?… » Selon un autre ancien prisonnier, les détecteurs de mensonge étaient régulièrement utilisés, et les actes de provocation, courants : « Ils nous donnaient des exemplaires du Coran, puis les déchiraient par la suite, devant nos yeux. »
Concernant les conditions de détention à Guantánamo, les cinq Marocains rapportent avoir passé tout leur séjour dans des « cellules individuelles de 2 m sur 1,80 m… ». Selon Me Hilal, « les détenus n’étaient pas considérés comme des prisonniers de guerre par les autorités américaines. Ils étaient en situation de non-droit, de non-dit juridique. »
Après deux années passées à Guantánamo, les cinq hommes commencent à espérer. « Un jour, en juin 2004, un gardien nous distribue un document dans lequel on pouvait lire que le tribunal d’exception créé par le gouvernement des États-Unis pour juger les détenus de Guantánamo ne prononcera aucun jugement nous concernant. Il décidera tout simplement si on va rester dans l’île ou non », raconte Mazouz.
En attendant, ce dernier est transféré, avec Tabarak et d’autres Marocains, vers un autre camp. « La base compte cinq camps, dont le plus terrible est le 5e, surnommé le camp X. Les cellules, sans fenêtre, sont éclairées par une très forte ampoule, 24 heures sur 24, une caméra étant fixée en permanence au-dessus de la tête du prisonnier. » Mazouz affirme avoir passé onze jours dans « ce camp de la mort, où les détenus ont droit à une balade une fois par semaine, pendant une heure, dans une cour de 5 mètres sur 2 ».
Le 29 juillet 2004, les cinq Marocains sont convoqués par les autorités du camp. On leur signifie que l’administration américaine est enfin convaincue de leur innocence. « Ils ont ensuite demandé à chacun d’entre nous s’il ne craignait rien en retournant au Maroc. Nous pouvions demander l’asile politique, à condition de « collaborer » avec eux. Nous avons refusé. Ils ont insisté, en nous déclarant qu’à notre retour dans notre pays nous serions torturés… J’ai répondu que, de toute façon, nous n’avions rien fait », conclut Mazouz.
Le lendemain, 30 juillet 2004, ils sont embarqués à bord d’un avion vers Casablanca. « Le voyage a duré vingt heures. Dès notre arrivée, la police marocaine nous a conduits au commissariat de Maarif », rapporte un des anciens de Guantánamo. Ont-ils été torturés par les autorités marocaines ? « Non », déclarent-ils.
Les cinq anciens de Guantánamo préfèrent en rester là. Ils expriment ouvertement leur envie de « recommencer une vie sans problème au Maroc ». Mais ils restent « profondément marqués » par ce qu’ils ont vécu : « Tabarak a été le plus durement torturé. C’est un père de huit enfants, et toute sa famille est restée au Pakistan », précise l’un d’eux. Selon Me Abdelfettah Zehrach, avocat de Tabarak, « ils ont eu la malchance de se retrouver au mauvais moment [juste après les événements du 11 septembre 2001] et au mauvais endroit [le Pakistan] ». Ils commentent tous leur mésaventure par cette phrase : « Si les Américains avaient le moindre doute sur notre culpabilité, ils ne nous auraient pas lâchés. »