Politique

Les milliards perdus de la RDC : le rapport qui accuse Dan Gertler

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L’homme d’affaires israélien Dan Gertler, à Kolwezi, en 2012.

L’homme d’affaires israélien Dan Gertler, à Kolwezi, en 2012. © Simon Dawson/ Bloomberg via Getty Images

Alors que Félix Tshisekedi promet de remettre à plat les contrats miniers, l’ONG Le Congo n’est pas à vendre affirme que les contrats signés avec l’homme d’affaires israélien proche de Joseph Kabila ont déjà coûté « 1,95 milliard de dollars de recettes » à l’État.

Le rapport est court (28 pages), mais les chiffres impressionnants. Selon les calculs de la coalition Le Congo n’est pas à vendre (CNPAV), qui a fait de Dan Gertler l’une de ses principales cibles, les contrats miniers et pétroliers « douteux » passés entre Kinshasa et l’homme d’affaires israélien pourraient engendrer un manque à gagner d’au moins 3,71 milliards de dollars pour l’État congolais.

Hémorragie

À en croire les enquêteurs, qui s’appuient sur une analyse des données publiques financières entre 2003 et 2021, la RDC a d’ores et déjà « perdu 1,95 milliard de dollars de recettes ». Et les auteurs du rapport d’insister : « Si rien n’est fait pour stopper cette hémorragie, 1,76 milliard de dollars supplémentaires au titre de royalties pourraient échapper aux caisses de l’État entre 2021 et 2039. »

Proche de l’ancien président Joseph Kabila, Dan Gertler, qui a construit sa fortune dans le secteur minier congolais, où ses sociétés interviennent du cuivre au diamant, a été la cible de nombreuses critiques et accusations ces derniers mois. Les sanctions décrétées à son encontre par Washington, en 2017 et 2018, ont certes été levées par Donald Trump dans les tout derniers jours de son mandat. Mais à peine Joe Biden avait-il pris les commandes de la Maison Blanche que le Département d’État jugeait que l’assouplissement des sanctions était « incompatible » avec « les efforts des États-Unis pour lutter contre la corruption et promouvoir la stabilité en RDC ».

254 000 dollars par jour

Début 2021, l’homme d’affaires a bien tenté, par le biais d’une vaste opération de communication, de redorer son blason en mettant en avant le slogan « Ya Biso » (« c’est à nous », en lingala). Dan Gertler promettait que, « dorénavant, la transparence et la responsabilité [seraient] les fondements de [ses] activités », assurant même vouloir « travailler main dans la main avec toutes les institutions chargées de faire respecter la loi, la société civile et les organisations internationales ».

L’argument n’a semble-t-il pas porté jusqu’aux oreilles des enquêteurs du Congo n’est pas vendre. « Pourquoi parle-t-on encore et toujours de Gertler ? Parce que rien n’a été fait, et que l’argent continue de partir au détriment du peuple », martèle Jean-Claude Mputu, l’un des responsables de CNPAV.

Des sommes « dilapidées »

Selon le rapport, Dan Gertler engrangerait 254 000 dollars par jour grâce à l’exploitation des ressources naturelles congolaises. Soit 1,77 million de dollars par semaine et 92,7 millions de dollars par an.

Des sommes « dilapidées » regrettent les auteurs du document, qui demandent au président Félix Tshisekedi de s’exprimer sur ce dossier, et réclament l’ouverture d’une enquête sur les accords passés par les autorités avec Dan Gertler depuis deux décennies.

Le CNPAV s’appuie en outre sur plusieurs rapports antérieurs analysant l’exploitation du cobalt et du cuivre congolais, dont ceux du Groupe d’experts des Nations unies sur l’exploitation illégale des ressources naturelles (2007) et de l’Africa Progress Panel (APP), de la Fondation Kofi Annan (2013).

Dan Gertler se défend

L’homme d’affaires israélien Dan Gertler, en 2012.

L’homme d’affaires israélien Dan Gertler, en 2012. © Simon Dawson/Bloomberg via Getty Images

Le jour même de la présentation du texte, Dan Gertler s’est fendu d’une réponse aux accusations portées par la coalition. Jugeant que ces dernières étaient « issues d’incompréhensions du secteur extractif, des rapports biaisés par [avec] une manipulation voulue ou non, de l’opinion congolaise et internationale », il a assuré vouloir entamer un dialogue. Il invite ainsi à une table ronde les représentants de la société civile « à une date et un lieu [déterminés d’un] commun accord », afin de « clarifier différentes incompréhensions et informations erronées » et « d’échanger sur l’avenir du secteur extractif afin qu’il profite au mieux aux intérêts de la RDC et de son peuple ».

Joseph Kabila ou Albert Yuma lui cédaient [des carrés miniers] à des prix très bas, et lui les revendait à leur prix réel sur le marché

En plus de s’être appuyés sur les rapports précédents, dont les chiffres ont été réactualisés sur la base des données publiques, les auteurs assurent avoir eux-mêmes chercher à remonter à la source : les contrats.

« Il s’agit de deux sortes de contrats. La première, c’est le prix auquel Dan Gertler a acquis des carrés miniers au Congo, explique Jean-Claude Mputu. La méthode était simple, Joseph Kabila ou Albert Yuma [président du conseil d’administration de la Gécamines depuis 2010, NDLR] les lui cédaient à des prix très bas, et lui, sans avoir fait aucun investissement, les revendait ensuite à des multinationales à leur prix réel sur le marché. »

Autre type de contrat concernés : ceux portant sur les royalties. « Dan Gertler a acquis ces royalties auprès de la Gecamines, certains ont été acquis « gratuitement », c’est-à-dire sur la base de la valeur d’un prêt prétendument non remboursé, alors les prêts contractés avaient bel et bien été remboursés », explique Mputu.

Les promesses de Tshisekedi

Félix Tshisekedi à Lubumbashi, le 12 mai 2021.

Félix Tshisekedi à Lubumbashi, le 12 mai 2021. © DR / Présidence RDC

Ceux qui viennent exploiter s’enrichissent, et nous, les propriétaires des minerais, nous restons toujours pauvres. Mais ces choses sont finies !

Hasard du calendrier ou pas, le 13 mai, Félix Tshisekedi, en tournée dans l’ancienne province du Katanga, poumon économique du pays grâce à ses ressources minières, a annoncé sa volonté d’assainir le secteur. « Il est temps que le pays réajuste ses contrats avec les miniers dans l’optique de sceller des partenariats gagnant-gagnant », a lancé le chef de l’État lors d’un meeting à Kolwezi, chef-lieu de la province du Lualaba.

La veille, alors que le rapport était rendu public à Kinshasa, Tshisekedi avait, devant la population de Lubumbashi, fait une promesse similaire : « Ceux qui viennent exploiter s’enrichissent, et nous, les propriétaires des minerais, nous restons toujours pauvres. Mais ces choses sont finies ! »

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