Politique

Cameroun : les secrets de la rivalité entre Joseph Dion Ngute, le Premier ministre, et Laurent Esso, le ministre de la Justice

Réservé aux abonnés | | Par Jeune Afrique
Joseph Dion Ngute, Premier ministre camerounais, à Oslo en 2017.

Joseph Dion Ngute, Premier ministre camerounais, à Oslo en 2017. © Haakon Mosvold Larsen/AP/SIPA

Entre ces deux personnalités au cœur du pouvoir camerounais, ce n’est pas l’entente cordiale. Voici pourquoi. 

Nul ne l’ignore dans les cercles du pouvoir à Yaoundé : Laurent Esso n’assiste pas aux conseils de cabinet qui se tiennent à la primature, ignorant les convocations de Joseph Dion Ngute depuis la nomination de celui-ci en 2019. Bien que meurtri par l’attitude de son ministre à son égard, qui le juge « transparent », ce dernier n’en montre rien.

Le Premier ministre sait que Paul Biya n’ignore rien de ce conflit, mais qu’il ne l’arbitrera pas. Le chef de l’État, qui fut aussi Premier ministre de 1975 à 1982 sous la présidence d’Ahmadou Ahidjo, avait dû lui aussi subir les affronts de Samuel Eboua et de Victor Ayissi Mvodo, deux des cadors du gouvernement. Il faut serrer les dents et attendre un faux pas de l’ennemi.

Duel à fleuret moucheté

Le dernier duel à fleuret moucheté se déroule dans le cadre du dialogue avec le secteur privé. Le 18 mai prochain, le Premier ministre se rendra au siège du Groupement inter-patronal du Cameroun (Gicam), le plus important syndicat des patrons basé à Douala. Cette visite est tout sauf anodine car elle intervient quelques semaines après qu’une vive polémique ait opposé le Gicam à deux membres du gouvernement, Laurent Esso et son ministre délégué, Jean de Dieu Momo.

Invité à rencontrer le patronat le 16 avril, Esso s’était désisté à la dernière minute alors que de nombreux patrons avaient confirmé leur présence et prévu de l’interroger sur l’insécurité judiciaire qui mine le climat des affaires.

Pour ne pas totalement manquer à ses devoirs, le Garde des sceaux avait proposé de se faire remplacer par Jean de Dieu Momo. Refus courtois mais ferme du patron des patrons, Célestin Tawamba, dont le mandat a notamment pour objectif de restaurer respect et considération du patronat de la part du gouvernement.

Rupture avec l’orthodoxie

Comme pour calmer les esprits après la querelle déclenchée par Laurent Esso, le chef du gouvernement prévoit donc de venir en personne à la rencontre des chefs d’entreprise avec lesquels il soigne ses liens. Lors de la cérémonie du 18 mai, les patrons lui présenteront leurs propositions pour la résolution de la crise anglophone et annonceront les contributions financières de leurs entreprises à l’effort de reconstruction des villes et villages ravagés par le conflit.

Dion Ngute, qui a piloté le Grand dialogue national du 30 septembre au 4 octobre 2019 visant à mettre fin à ce conflit, jette une pierre dans la jardin d’Esso qui, lui, a toujours préconisé la manière forte contre les sécessionnistes anglophones Par ailleurs, cette visite au patronat est une première depuis l’indépendance.

Habituellement, ce sont plutôt les chefs d’entreprise qui se déplacent de la capitale économique pour Yaoundé, où ils rencontrent des ministres dans le cadre du Comité de compétitivité. Dion Ngute rompt ainsi avec une orthodoxie peu appréciée des conservateurs, dont Esso est la figure de proue.

La légitimité de deux vétérans

Laurent Esso et Joseph Dion Ngute sont deux vétérans du gouvernement actuel. En dépit du fait que ce dernier, 67 ans, très discret ministre délégué auprès du ministre des Relations extérieures chargé du Commonwealth de 1995 à 2018, a longtemps fait figure d’éternel « second couteau » jusqu’à sa nomination à la primature. Alors que son rival, 78 ans, « biyaiste » de la première heure, fut nommé conseiller technique au secrétariat général à la présidence de la République dès l’accession de Paul Biya au pouvoir en 1982.

Esso n’a plus jamais quitté les hautes sphères de l’État : par la suite, il a tour à tour été nommé conseiller spécial, chancelier de l’université de Yaoundé, secrétaire général adjoint de la présidence et directeur du cabinet civil. Puis il est entré au gouvernement, occupant successivement les portefeuilles de la Justice, de la Santé, de la Défense et des Relations extérieures.

Entre 2004 et 2006, il est devenu secrétaire général de la présidence, avant de faire son retour à la tête du ministère de la Justice. Il doit donc sa légitimité à cette longévité et au prestige des fonctions occupées. Alors que, selon ses détracteurs, Dion Ngute ne doit la sienne qu’au fait que la primature soit la chasse gardée des anglophones, conformément au principe de l’équilibre régional.

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